monument-pointe-a-pitre-rue-ville-guadeloupe.webp

On dit souvent que la culture guadeloupéenne se vit dans la rue, dans la musique, dans la parole. C'est vrai. Mais cette culture a aussi ses maisons, ses scènes, ses murs et ses mémoriaux, et la plupart sont concentrés dans un même territoire : Cap Excellence, l'agglomération centre qui réunit Pointe-à-Pitre, Les Abymes et Baie-Mahault. Ici, en l'espace de quelques rues et de quelques kilomètres, se déploie l'essentiel de la vie culturelle de l'archipel — la plus grave comme la plus joyeuse. Pour qui vit dans la région, ces lieux ne sont pas des décors : ce sont les endroits où la Guadeloupe se pense, se raconte et se réinvente.

Pointe-à-Pitre en est le centre névralgique, capitale historique et culturelle de l'île. Mais Les Abymes et Baie-Mahault prolongent cette géographie culturelle, l'une par sa mémoire à ciel ouvert, l'autre par son patrimoine. Ce texte parcourt les grands lieux culturels de Cap Excellence et montre comment ils se répondent, du mémorial le plus solennel à la scène la plus vivante.

À découvrir
Mémorial ACTe

Le Mémorial ACTe, situé au cœur de Pointe-à-Pitre en Guadeloupe, n’est pas un musée comme les autres. Imaginez un lieu où l’histoire de la traite et d...

Centre des Arts et de la Culture

Le Centre des Arts et de la Culture, situé à Pointe-à-Pitre, est une institution phare pour les amateurs de spectacles vivants et d’expositions cultur...

Musarth

Plongez dans l’histoire captivante du Musée Schoelcher, devenu Musarth, un lieu où mémoire et culture se rencontrent pour raconter l’âme de la Guadelo...

Boulevard des Héros

L'axe qui relie Les Abymes à Pointe-à-Pitre n'est pas une avenue ordinaire. Sur ses ronds-points se dressent les statues de trois figures de la résist...

Place de la Victoire

C'est le cœur historique de Pointe-à-Pitre : une vaste esplanade d'un hectare ouverte sur la Darse et la baie du Petit Cul-de-Sac Marin, ombragée d'ar...

Voir carte

Le Mémorial ACTe, lieu de mémoire et de création

Aucun lieu culturel de Cap Excellence ne se comprend sans commencer par celui-ci, et il faut l'aborder avec la gravité qu'il impose. Le Mémorial ACTe, à Pointe-à-Pitre, est le Centre caribéen d'expressions et de mémoire de la traite et de l'esclavage. Il est bâti sur le site de l'ancienne usine sucrière Darboussier, c'est-à-dire sur les fondations mêmes de l'économie esclavagiste de l'île. Ce choix n'est pas symbolique en surface : il engage tout le sens du lieu. On ne visite pas le Mémorial ACTe comme un musée ordinaire.

Inauguré en 2015, le bâtiment, avec sa boîte de granit noir cernée de racines d'argent, abrite un parcours qui mène le visiteur des premières formes d'esclavage de l'Antiquité jusqu'à la traite coloniale, à ses abolitions et aux situations qui leur ont succédé. Mais le Mémorial est aussi un lieu de création : expositions temporaires, espaces de recherche généalogique, médiathèque, salle de congrès. La culture y est inséparable de la mémoire. Récompensé en 2017 par le Prix du musée du Conseil de l'Europe, il rayonne bien au-delà de la Guadeloupe. Pour les habitants de Cap Excellence, c'est le lieu où l'histoire la plus douloureuse devient transmission.

Le Musée Saint-John Perse, la voix d'un poète

À quelques rues de là, le centre ancien de Pointe-à-Pitre abrite le Musée Saint-John Perse, installé dans la maison Souques-Pagès, élégante demeure de la fin du XIXe siècle à l'ossature de métal et de brique. Le musée est dédié à Saint-John Perse, nom de plume d'Alexis Leger, poète et diplomate né à Pointe-à-Pitre et lauréat du prix Nobel de littérature en 1960. C'est l'un des seuls lieux de l'archipel où la Guadeloupe célèbre un écrivain des siens reconnu au plus haut niveau mondial.

Le musée ne se limite pas à l'hommage littéraire : il conserve une riche collection de costumes créoles, témoins d'un art de vivre et d'un raffinement vestimentaire qui font partie du patrimoine culturel guadeloupéen. Entre la poésie et le costume, le lieu tisse un lien entre la grande littérature et la culture populaire, entre l'universel et l'intime. C'est une halte précieuse pour qui veut mesurer la place de la Guadeloupe dans la culture mondiale.

Le Centre des Arts et de la Culture, l'épicentre d'hier et de demain

Il fut, pendant plus de trente ans, le cœur battant de la vie culturelle de toute la Guadeloupe. Le Centre des Arts et de la Culture de Pointe-à-Pitre, dont la construction débuta en 1976 sur d'anciens terrains marécageux des faubourgs, fut inauguré officiellement en 1978. Sa scène a accueilli les plus grands noms : le groupe Kassav' y fêta ses dix ans de carrière en 1989, Miles Davis s'y produisit en 1990. Pour une génération entière de Guadeloupéens, ce lieu, c'était la culture vivante.

Le Centre a fermé ses portes en 2009, après trente-deux ans d'activité. Mais son histoire ne s'est pas arrêtée là : occupé à partir de 2021 par des artistes qui en ont recouvert les murs de fresques, de poèmes et de graffitis, et qui y ont organisé spectacles, ateliers et expositions, il est devenu le symbole d'une vitalité culturelle qui refuse de mourir. Son destin, fait d'éclat, d'abandon et de réappropriation, dit beaucoup des combats culturels de la région. C'est un lieu qui appartient à la mémoire des habitants de Pointe-à-Pitre et bien au-delà.

Le Boulevard des Héros, la mémoire à ciel ouvert

Aux Abymes, la culture sort des murs et prend la rue. Le Boulevard des Héros, inauguré en 1998 pour le 150e anniversaire de l'abolition de l'esclavage, est une véritable galerie à ciel ouvert dédiée aux figures de la résistance. On y croise les statues monumentales du sculpteur guadeloupéen Poulier : Joseph Ignace, Louis Delgrès, et la Mulâtresse Solitude, figures de la lutte de 1802 contre le rétablissement de l'esclavage. Une longue fresque retrace la traite et ces soulèvements.

Ce boulevard n'est pas un musée fermé : c'est un axe que les habitants empruntent chaque jour. La mémoire et l'hommage y sont inscrits dans le paysage quotidien, à hauteur de vie. C'est une manière profondément guadeloupéenne de faire de la culture : dans l'espace partagé, au contact de tous, sans billet ni seuil à franchir. Le Boulevard des Héros relie ainsi Les Abymes au reste de la géographie mémorielle de Cap Excellence.

Derrière ces statues se cachent des histoires d'une gravité saisissante. Joseph Ignace et Louis Delgrès furent les meneurs du soulèvement de 1802 contre le rétablissement de l'esclavage décidé par Napoléon; ils choisirent la mort plutôt que le retour aux chaînes. La Mulâtresse Solitude, enceinte, prit part aux combats et fut pendue le lendemain de son accouchement, le 29 novembre 1802. Honorer ces figures dans l'espace public, aux Abymes, c'est faire de la culture un acte de mémoire et de dignité. Le Boulevard des Héros n'est pas un simple ornement urbain : c'est un lieu de transmission, qui rappelle aux vivants le prix de la liberté.

Une vie culturelle qui irrigue toute l'agglo

La culture de Cap Excellence ne se résume pas à ses institutions. Elle vit dans les rues de Pointe-à-Pitre, où le street art a colonisé bien des façades, dans les marchés, dans les manifestations qui rythment l'année. Elle se nourrit du Musée Schœlcher, devenu Musarth, qui prolonge à Pointe-à-Pitre l'histoire de Victor Schœlcher et de l'abolition. Elle s'étend à Baie-Mahault et aux Abymes, qui apportent leur patrimoine et leurs scènes.

Ce maillage fait de Cap Excellence un territoire culturel d'une densité rare dans la Caraïbe. Les lieux ne sont pas isolés : ils dialoguent. Le Mémorial ACTe et le Boulevard des Héros se répondent autour de la mémoire de l'esclavage; le Musée Saint-John Perse et le Centre des Arts incarnent la création; les musées et les rues mêlent savant et populaire. Pour le résident, c'est une invitation permanente : la culture est à portée de marche.

Le Musée Schœlcher, devenu Musarth

Parmi les lieux culturels du centre ancien de Pointe-à-Pitre, le Musée Schœlcher mérite qu'on s'y arrête. Né de la collection léguée à la fin du XIXe siècle par Victor Schœlcher, l'homme du décret d'abolition de 1848, il fut inauguré en 1887 dans un bâtiment néoclassique de pierre qui fait lui-même partie du patrimoine de la ville. Schœlcher avait un projet précis : offrir aux Guadeloupéens un accès à l'histoire de l'art et à la connaissance, à travers des moulages de sculptures antiques, des reproductions d'œuvres et des objets rapportés de ses voyages.

Restauré récemment et rouvert sous le nom de Musarth, musée d'art et d'histoire, il présente aujourd'hui une muséographie renouvelée, dans l'esprit de celle du Mémorial ACTe. Ses collections, enrichies au fil du temps d'objets liés à l'esclavage et à la traite, font dialoguer l'art ancien et l'histoire de la Guadeloupe. C'est un lieu où le geste d'un abolitionniste, voulant transmettre le savoir au peuple, continue de résonner près de cent quarante ans plus tard. Il complète, à quelques rues du Mémorial ACTe et du Musée Saint-John Perse, le triangle muséal de Pointe-à-Pitre.

La culture comme identité de Cap Excellence

Si Cap Excellence est le poumon économique et démographique de la Guadeloupe, elle en est aussi, et peut-être surtout, le cœur culturel. Cette densité ne doit rien au hasard : Pointe-à-Pitre fut, dès le XIXe siècle, la grande cité marchande de l'archipel, attirant les hommes, les idées et les arts. C'est là que Schœlcher choisit de déposer sa collection, là que naquit Saint-John Perse, là que s'éleva le Centre des Arts, là enfin que fut érigé le Mémorial ACTe. La concentration culturelle de l'agglomération est l'héritage de cette centralité historique.

Mais cet héritage est aussi un défi. Le destin du Centre des Arts, fermé puis occupé, ou les chantiers de restauration des grands édifices, rappellent que la culture est un combat permanent, qui demande de l'attention et de l'engagement. Pour les habitants de Cap Excellence, la richesse de ce patrimoine est une fierté autant qu'une responsabilité. Faire vivre ces lieux, les fréquenter, les transmettre aux plus jeunes : c'est ainsi que la culture reste vivante. Elle n'appartient pas au passé, mais au présent de ceux qui la portent.

Relier les trois communes par la culture

Il serait réducteur de penser la vie culturelle de Cap Excellence à la seule échelle de Pointe-à-Pitre. Les Abymes, avec le Boulevard des Héros et ses statues, inscrit la mémoire dans l'espace public et dialogue directement avec le Mémorial ACTe. Baie-Mahault, par son patrimoine et ses équipements, prend toute sa part dans l'animation du territoire. Ensemble, les trois communes forment un bassin culturel cohérent, où les habitants circulent, se rencontrent et partagent un même récit.

Cette dimension régionale est essentielle. La mémoire de l'esclavage, traitée avec la plus grande gravité au Mémorial ACTe, se prolonge dans les rues des Abymes par les hommages aux résistants. La création, célébrée au Centre des Arts, irrigue toute l'agglomération à travers les fresques, les marchés et les manifestations. Penser la culture à l'échelle de Cap Excellence, c'est comprendre que ces lieux ne sont pas des îlots, mais les maillons d'une même chaîne, à portée de marche pour qui vit ici.

L'essentiel

RepèreDétail
MémoireMémorial ACTe, sur l'ancienne usine Darboussier (Pointe-à-Pitre)
LittératureMusée Saint-John Perse, hommage au prix Nobel 1960
ScèneCentre des Arts et de la Culture, épicentre de 1978 à 2009
Mémoire de rueBoulevard des Héros (Les Abymes), statues de Poulier
PatrimoineMusée Schœlcher (Musarth), héritage de Victor Schœlcher
TerritoirePointe-à-Pitre, Les Abymes, Baie-Mahault

Questions fréquentes

Quel est le lieu culturel le plus important de Cap Excellence ?

Le Mémorial ACTe, à Pointe-à-Pitre. Centre caribéen d'expressions et de mémoire de la traite et de l'esclavage, il est devenu un lieu de référence mondial sur cette histoire et a reçu le Prix du musée du Conseil de l'Europe en 2017. Il se visite avec gravité et recueillement.

Le Centre des Arts est-il encore en activité ?

Il a fermé ses portes en 2009 après trente-deux ans d'activité. Il a ensuite été occupé par des artistes qui l'ont fait revivre. Pour les habitants, il reste un lieu mythique, ayant accueilli des artistes comme Kassav' et Miles Davis à son apogée.

Qu'est-ce que le Boulevard des Héros ?

C'est un axe des Abymes inauguré en 1998 pour le 150e anniversaire de l'abolition. Il accueille les statues de figures de la résistance à l'esclavage, comme Joseph Ignace, Delgrès et la Mulâtresse Solitude, ainsi qu'une fresque. C'est une mémoire à ciel ouvert, traversée chaque jour par les habitants.

Pourquoi le Musée Saint-John Perse compte-t-il autant ?

Parce qu'il rend hommage à un enfant de Pointe-à-Pitre devenu prix Nobel de littérature en 1960. Il associe la poésie de Saint-John Perse et une collection de costumes créoles, reliant la culture savante et la culture populaire de la Guadeloupe.

La culture est-elle concentrée dans la seule Pointe-à-Pitre ?

Pointe-à-Pitre en est le centre, comme capitale historique et culturelle. Mais Les Abymes, avec le Boulevard des Héros, et Baie-Mahault, par son patrimoine, prolongent cette vie culturelle. L'agglomération forme un ensemble cohérent et dense.

Ces lieux s'adressent-ils aussi aux habitants ?

Oui, d'abord à eux. Ces lieux racontent l'histoire de la Guadeloupe et de ceux qui y vivent. Les fréquenter, c'est s'approprier sa propre mémoire et sa propre création, bien avant d'être une démarche touristique.