L'axe qui relie Les Abymes à Pointe-à-Pitre n'est pas une avenue ordinaire. Sur ses ronds-points se dressent les statues de trois figures de la résistance guadeloupéenne de 1802 : Joseph Ignace, la Mulâtresse Solitude et Louis Delgrès. Le Boulevard des Héros est ainsi devenu un lieu de mémoire à ciel ouvert, parcouru chaque année par une marche commémorative. C'est aussi le théâtre d'un épisode historique majeur : c'est à Baimbridge, sur cet emplacement, que se sont déroulés certains des combats les plus meurtriers de la lutte contre le rétablissement de l'esclavage. À la différence d'un musée qu'on visite à l'abri, ce mémorial se traverse en plein air, intégré à la circulation quotidienne — une manière de garder l'histoire présente dans le paysage ordinaire des Abymiens. Cette page raconte cette histoire et détaille les monuments à voir.
Boulevard des Héros

Le contexte : 1802, la résistance à Bonaparte
Pour comprendre ce boulevard, il faut revenir à 1802. En 1794, la Convention avait aboli l'esclavage. Mais en 1802, Napoléon Bonaparte décide de le rétablir dans les colonies. En Guadeloupe, des soldats et des habitants — souvent d'anciens affranchis — refusent ce retour en arrière et prennent les armes. À leur tête, Louis Delgrès, officier métis, lance le 10 mai 1802 une proclamation restée célèbre, « À l'univers entier, le dernier cri de l'innocence et du désespoir ».
La répression est menée par les troupes du général Richepance. Les combats sont d'une violence extrême. Joseph Ignace, replié sur Les Abymes, est tué le 25 mai 1802 en défendant le fort de Baimbridge ; l'affrontement laisse des centaines de morts. Delgrès, acculé à Matouba (Saint-Claude), choisit de se faire sauter avec ses derniers compagnons plutôt que de se rendre, le 28 mai. La Mulâtresse Solitude, capturée, est exécutée par pendaison le 29 novembre 1802, au lendemain de son accouchement. C'est cette mémoire que le boulevard honore.
Les trois statues : repères
Les trois monuments sont l'œuvre du même sculpteur guadeloupéen, Jacky Poulier, et ont été inaugurés à la fin des années 1990 et au début des années 2000 — une période où la commémoration publique de l'esclavage s'est déplacée vers les figures des résistants eux-mêmes.
| Monument | Sculpteur | Inauguration | Emplacement |
|---|---|---|---|
| Statue de Joseph Ignace | Jacky Poulier | 22 mai 1998 | Boulevard des Héros |
| Statue de la Mulâtresse Solitude | Jacky Poulier | 27 mai 1999 | Rond-point de La Croix, boulevard des Héros |
| Mémorial du sacrifice de Delgrès et de ses compagnons | Jacky Poulier | 26 mai 2001 | Boulevard des Héros, à Baimbridge |
Le fait que les trois monuments soient signés du même sculpteur, le Guadeloupéen Jacky Poulier, donne au boulevard une vraie unité artistique : une même main, un même parti pris figuratif et expressif, au service d'un récit collectif étalé sur trois inaugurations successives (1998, 1999, 2001). Cette cohérence n'est pas anodine — elle traduit la volonté municipale, à la fin des années 1990, de faire de cet axe routier un espace mémoriel à part entière, et non une simple accumulation de statues isolées.
Joseph Ignace
Combattant rallié à Victor Hugues, avec qui il avait lutté contre les Britanniques avant d'être promu officier, Joseph Ignace était opposé à l'esclavage bien avant la première abolition de 1794, et militait aussi pour l'indépendance de la Guadeloupe. Allié de Delgrès, il s'établit aux Abymes et meurt le 25 mai 1802 en défendant le fort de Baimbridge contre l'artillerie de Pélage. Sa statue, inaugurée le 22 mai 1998, fut dévoilée conjointement par le CIPN et la ville des Abymes.
La Mulâtresse Solitude
C'est la figure la plus emblématique du boulevard. Née vers 1772 d'un colon et d'une esclave, Solitude est elle-même réduite en servitude, puis libérée lors de l'abolition de 1794. Au rétablissement de l'esclavage en 1802, elle rejoint une communauté marronne et s'illustre dans les combats aux côtés des troupes de Delgrès, alors qu'elle est enceinte et proche du terme. Capturée vers le 23 mai 1802, elle est condamnée à mort et suppliciée le 29 novembre, le lendemain de son accouchement.
La statue de Jacky Poulier, inaugurée le 27 mai 1999, la représente à taille humaine en « femme doubout » (femme debout), les mains sur les hanches, la tête haute et le regard fier, le ventre rond révélant sa grossesse. C'est une représentation puissante, devenue un symbole bien au-delà de la Guadeloupe : en 2022, Paris a érigé à son tour une statue de Solitude (la première statue d'une femme noire dans la capitale).
Détail historique intéressant : Solitude a longtemps été oubliée de l'histoire officielle. Elle n'apparaît d'abord que dans quelques lignes peu flatteuses de l'Histoire de la Guadeloupe d'Auguste Lacour (publiée au milieu du XIXe siècle). Il faut attendre l'historien Henri Bangou (1962), puis surtout le roman d'André Schwarz-Bart, La Mulâtresse Solitude (Éditions du Seuil, 1972), pour que sa figure sorte de l'oubli et devienne l'icône qu'on connaît.
Louis Delgrès et ses compagnons
Le mémorial dédié à Delgrès, inauguré le 26 mai 2001, est sans doute le plus saisissant. Le sculpteur y représente les compagnons d'armes main dans la main, avec Louis Delgrès au sommet, démembré — une mise en image de la solidarité dans la mort et de la violence du sacrifice. Delgrès, métis libre né à Saint-Pierre (Martinique), fils d'un fonctionnaire colonial et d'une mulâtresse, était un officier républicain bien noté. Acquis aux idées de liberté dès 1792, il prit la tête de la résistance de 1802 et choisit de mourir libre à Matouba plutôt que de se soumettre.
La marche commémorative et le 27 mai
Le boulevard n'est pas qu'un alignement de statues : c'est un lieu de mémoire vivant. Chaque année, autour des dates de fin mai, une marche commémorative remonte le Boulevard des Héros. Des gerbes de fleurs sont déposées au pied de chaque statue — Joseph Ignace, puis Solitude, puis Delgrès. La commémoration associe parfois d'autres figures universelles de la lutte pour la dignité, comme Nelson Mandela.
Ces cérémonies s'inscrivent dans le temps fort du calendrier mémoriel guadeloupéen. Le 27 mai est, depuis 1983, jour férié en Guadeloupe : il commémore l'abolition de l'esclavage proclamée le 27 mai 1848 par le gouverneur Jean-François Layrle, qui libéra alors quelque 87 000 personnes. Le lendemain, 28 mai, rappelle le sacrifice de Delgrès à Matouba en 1802. Durant tout le mois de mai, l'archipel se couvre de marches, conférences, concerts et léwòz (soirées de gwoka), tandis que la cérémonie officielle se tient au Fort Delgrès à Basse-Terre. Pour les Abymiens, la marche du Boulevard des Héros est le rendez-vous local de cette mémoire ; pour un visiteur, y assister donne à voir comment la Guadeloupe entretient le lien avec son histoire.
À ne pas confondre : l'abolition de 1848 (date commémorée le 27 mai) et la résistance de 1802 (Delgrès, Ignace, Solitude) sont deux moments distincts. Les héros du boulevard relèvent de 1802 — la lutte contre le rétablissement de l'esclavage — tandis que la liberté générale ne sera acquise qu'en 1848, après plus de deux siècles d'esclavage colonial.
Informations pratiques
| Information | Détail |
|---|---|
| Localisation | Boulevard des Héros, Les Abymes (entre Les Abymes et Pointe-à-Pitre, secteur Baimbridge) |
| Coordonnées GPS | 16.24830, -61.52639 |
| Statues à voir | Joseph Ignace, Mulâtresse Solitude (rond-point de La Croix), Mémorial Delgrès |
| Sculpteur | Jacky Poulier (guadeloupéen) |
| Temps fort | Marche commémorative annuelle (autour du 27 mai) |
| Accès | En voiture, le long du boulevard ; statues sur les ronds-points |
| Intérêt | Histoire, mémoire de l'esclavage, art statuaire |
Accès et conseils
Le Boulevard des Héros se parcourt en voiture, les statues étant disposées sur les ronds-points et carrefours qui jalonnent l'axe entre Les Abymes et Pointe-à-Pitre. Il n'y a pas de parcours piéton aménagé sur tout le boulevard ; pour observer une statue de près, repérez les abords du rond-point concerné (celui de La Croix pour Solitude). La période de la fin mai, autour des commémorations, est la plus chargée de sens.
Pour les résidents, c'est un repère du quotidien dont on redécouvre le sens en s'arrêtant sur l'histoire de chaque figure. Pour les visiteurs de passage, le boulevard s'inscrit dans un parcours mémoriel plus large à l'échelle de l'archipel. Voici les principaux sites qui prolongent la visite :
| Lieu | Commune | Lien avec la mémoire |
|---|---|---|
| Mémorial ACTe (MACTe) | Pointe-à-Pitre | Centre caribéen d'expression et de mémoire de la traite et de l'esclavage, sur l'ancienne usine sucrière Darboussier |
| Fort Louis Delgrès | Basse-Terre | Lieu de la cérémonie officielle du 27 mai ; haut lieu de 1802 |
| Site de Matouba | Saint-Claude | Où Delgrès et ses compagnons se sont donné la mort le 28 mai 1802 |
| Marches des Esclaves | Petit-Canal | 49 marches, haut lieu de mémoire de l'esclavage |
| Fort de Baimbridge | Les Abymes | Où tomba Joseph Ignace le 25 mai 1802 |
Ensemble, ces lieux dessinent une géographie de la mémoire qui relie 1802 (la résistance) et 1848 (l'abolition définitive).
Questions fréquentes
Que commémore le Boulevard des Héros ?
Il rend hommage aux figures de la lutte contre l'esclavage et pour la liberté, à travers une série de monuments et de bustes.
Où se trouve-t-il ?
Aux Abymes, dans l'agglomération pointoise.
La visite est-elle payante ?
Non, c'est un espace public en accès libre.
Combien de temps faut-il pour le parcourir ?
Une promenade de 30 minutes à 1 heure permet d'en faire le tour et de lire les panneaux.
Le site est-il adapté à une visite pédagogique ?
Oui, c'est un support concret pour aborder l'histoire de l'esclavage et des abolitions en Guadeloupe.

