C'est le cœur historique de Pointe-à-Pitre : une vaste esplanade d'un hectare ouverte sur la Darse et la baie du Petit Cul-de-Sac Marin, ombragée d'arbres, bordée de maisons coloniales et de bâtiments officiels. La place de la Victoire est la plus ancienne place de la ville, et l'une des plus chargées d'histoire de toute la Guadeloupe. Son nom célèbre la victoire de Victor Hugues sur les Britanniques en 1794 — mais derrière ce nom se cache aussi l'un des épisodes les plus sombres de l'île, quand une guillotine y fut dressée pendant la Terreur. Cette page retrace l'histoire mouvementée de la place, décrit ce qu'on y voit aujourd'hui, et donne les clés pour la visiter.
Place de la Victoire

Le site en bref
La place de la Victoire occupe une position centrale dans la trame en damier caractéristique de Pointe-à-Pitre, ville coloniale fondée dans les années 1760. Rectangulaire, d'environ un hectare, elle s'ouvre au sud sur la Darse — le bassin de pêche — et constitue l'un des rares points de contact direct entre la ville et la mer. Tout autour se déploient des édifices anciens : l'ancien presbytère (pavillon de la Ville), l'ancienne caserne devenue sous-préfecture, l'office de tourisme, le marché de la Darse et de belles demeures créoles du XIXe siècle. Lieu de promenade, de rendez-vous et de marché, la place est à la fois un jardin public, un espace de mémoire et un belvédère sur la baie.
Pointe-à-Pitre, une ville née sur les marais
Pour comprendre la place, il faut comprendre la ville qui s'est construite autour. Pointe-à-Pitre est fondée au milieu du XVIIIe siècle sur les rives marécageuses de la baie du Petit Cul-de-Sac Marin. Le site, longtemps jugé insalubre, présentait pourtant un atout majeur : un mouillage exceptionnel, passage obligé des navires venant d'Europe. L'origine de la ville remonte à l'occupation anglaise (1759-1763) ; après le retour à la France au traité de Paris (1763) et l'acte officiel de création du bourg en 1764, les travaux de comblement des marais permettent son essor.
La ville adopte un plan en damier, trame orthogonale typique des villes coloniales du XVIIIe siècle, dont la place de la Victoire est l'un des points d'ancrage. Ce plan, fixé notamment après l'incendie de 1780, s'est maintenu jusqu'à nos jours. Mais l'histoire urbaine de Pointe-à-Pitre est aussi celle d'une ville martyre des catastrophes : le terrible séisme du 8 février 1843, suivi d'un incendie, détruit la quasi-totalité de la ville (les contemporains évoquèrent plus de 3 000 victimes) ; le cyclone de 1928 la ravage à nouveau. À chaque fois, la ville s'est reconstruite sur sa trame, et la place de la Victoire est restée son cœur. Aujourd'hui, Pointe-à-Pitre — environ 15 000 habitants sur à peine 2,7 km², mais au centre d'une agglomération de plus de 250 000 habitants — est la capitale économique et l'unique sous-préfecture de la Guadeloupe.
Une place aux mille noms : la chronologie
Peu de lieux ont changé de nom aussi souvent. Chaque baptême raconte un basculement politique — monarchie, Révolution, occupation anglaise, retour à la République. Le tableau ci-dessous retrace ces étapes.
| Période | Nom | Contexte |
|---|---|---|
| À partir de 1763-1764 | Place d'Armes / Grande-Place | Création lors de la fondation de Pointe-à-Pitre ; simple savane plantée de tamariniers |
| Vers 1770-1775 | Place de Boynes, puis Place Sartine | Du nom de secrétaires d'État à la Marine et aux Colonies |
| 16 juillet 1794 | Place de la Victoire | Victor Hugues chasse les Anglais et abolit l'esclavage ; plantation des sabliers |
| 1813 (occupation anglaise) | Place John Skinner | Du nom du gouverneur britannique qui occupa l'île |
| Après 1815 | Place Royale, puis définitivement Place de la Victoire | Retour à la France |
Cette valse de noms — Sartine sous la monarchie, Victoire sous la Révolution, Skinner sous les Anglais — fait de la place un condensé de l'histoire mouvementée de la Guadeloupe entre 1763 et 1815, ballottée entre puissances et régimes.
1794 : Victor Hugues, la victoire et la liberté
L'événement fondateur du nom actuel se déroule en 1794, en pleine Révolution française. Les Britanniques occupent alors la Guadeloupe. La Convention envoie Victor Hugues, commissaire civil, reprendre l'île au nom de la République. Débarqué au Gosier en juin 1794 avec ses troupes, il chasse progressivement les Anglais : le 2 juillet 1794 marque la victoire décisive à Pointe-à-Pitre, et le 11 décembre, les Britanniques ont complètement quitté l'archipel.
Le jour même de la libération, Victor Hugues applique le décret de la Convention abolissant l'esclavage — la première abolition, votée en 1794. Pour célébrer l'événement, on plante sur la place des sabliers, baptisés « arbres de la Liberté ». Hugues rebaptise même la ville « Port de la Liberté » (que ses adversaires surnomment ironiquement « Pointe-à-Crimes »). La place devient ainsi le symbole physique du triomphe des idées révolutionnaires et de la fin — provisoire — de l'esclavage.
| Repère | Donnée |
|---|---|
| Personnage | Victor Hugues (1762-1826), commissaire civil envoyé par la Convention |
| Victoire sur les Anglais | 2 juillet 1794 (départ complet des Britanniques le 11 décembre 1794) |
| Abolition de l'esclavage | Appliquée en 1794 (première abolition, avant le rétablissement de 1802) |
| Symbole planté | Les sabliers, « arbres de la Liberté » |
| Nom donné à la ville | « Port de la Liberté » |
Le revers sombre : la guillotine et la Terreur
L'histoire de la place a une face beaucoup plus noire, qu'il serait malhonnête de passer sous silence. La libération de 1794 s'est accompagnée de l'importation de la Terreur dans la colonie. Victor Hugues débarqua de ses cales, en même temps que le décret d'abolition, une guillotine, qui fut installée sur la place. Pendant cette période, des centaines de Blancs créoles royalistes, mais aussi des libres de couleur jugés trop tièdes, furent guillotinés. Un canal évacuait le sang des suppliciés jusqu'à la Darse, à l'emplacement où se trouve aujourd'hui le buste du général Frébault. Parmi les exécutés figura notamment un curé, monté à l'échafaud en entonnant un psaume.
Ce contraste — la place de la Liberté et de l'abolition qui fut aussi celle de la guillotine — est au cœur de l'identité du lieu. Il rappelle que la Révolution, aux Antilles comme en métropole, a porté l'émancipation et la violence d'État dans le même mouvement. Pour le visiteur, savoir cela change le regard : la belle esplanade ombragée a été un théâtre de l'Histoire dans ce qu'elle a de plus exaltant et de plus terrible.
Qui était Victor Hugues ?
Le personnage attaché à la place mérite qu'on s'y arrête, tant il est ambigu. Né à Marseille en 1762, ancien marin et négociant, Victor Hugues incarne les contradictions de la Révolution aux colonies. Envoyé par la Convention, il reprend la Guadeloupe aux Britanniques en 1794 et y proclame l'abolition de l'esclavage — geste fondateur qui fait de lui, pour certains, un libérateur. Mais cette libération a un coût : il instaure la Terreur, fait guillotiner des centaines de personnes, et impose aux anciens esclaves le travail forcé au nom de l'effort de guerre. La paix relative qu'il établit lui permet même d'épouser, en 1796, une riche créole blanche, fille de planteur, avec une dot considérable. Figure de libérateur pour les uns, de tyran pour les autres, Victor Hugues résume à lui seul l'ambivalence d'une époque où la liberté proclamée cohabita avec la violence et la contrainte. Comprendre la place de la Victoire, c'est accepter cette complexité plutôt que de la réduire à un récit héroïque ou à une condamnation.
Les arbres : des sabliers aux essences d'aujourd'hui
La végétation fait partie de l'identité de la place. À l'origine, Victor Hugues fit planter des rangées de sabliers (Hura crepitans) sur deux rangs — ces grands arbres au tronc gibbeux (renflé, couvert de pointes) dont le fruit explose à maturité. Plantés comme « arbres de la Liberté », quelques-uns subsistent encore aujourd'hui, vénérables témoins de 1794. Au fil du temps, ils ont été progressivement remplacés ou complétés par d'autres essences tropicales.
| Essence | Caractéristique |
|---|---|
| Sablier (Hura crepitans) | Arbre historique de 1794 ; tronc renflé et épineux ; quelques specimens d'origine subsistent |
| Palmiers royaux | Hautes silhouettes élancées rythmant les allées |
| Flamboyants | Floraison rouge spectaculaire en saison |
| Tulipiers du Gabon | Fleurs orange vif |
| Manguiers, amandiers-pays | Ombrage dense, fruits |
Ce couvert végétal, sur fond d'architecture créole du XIXe siècle, compose un décor agréable et ombragé qui fait de la place un lieu de promenade prisé, surtout aux heures chaudes.
Ce que l'on voit autour de la place
La place est un musée à ciel ouvert. Monuments commémoratifs, kiosque, bâtiments officiels et demeures anciennes l'encadrent.
| Élément | Détail |
|---|---|
| Kiosque à musique | De forme octogonale, reconstruit après le cyclone de 1928 ; œuvre de Gérard-Michel Corbin. Le son du ka (gwoka) y résonne le week-end |
| Buste du général Frébault | Charles-Victor Frébault, ancien gouverneur de la Guadeloupe |
| Buste de Félix Éboué | Autre gouverneur, figure de la France libre |
| Monument aux morts 1914-1918 | « La Douloureuse » de Pointe-à-Pitre |
| Pavillon de la Ville | Ancien presbytère |
| Marché de la Darse | Halle métallique typique du XIXe siècle, en bordure |
| Sous-préfecture | Ancienne caserne militaire |
| L'agora | Espace circulaire aménagé en 1995, inspiré du théâtre d'Épidaure, reliant le jardin à la Darse |
| Maisons créoles | Alignements de demeures coloniales du XIXe siècle |
La place et la mer : la Darse
Le lien à la mer est essentiel à la compréhension du lieu. La place s'ouvre au sud sur la Darse, le bassin où, autrefois, accostaient les navettes maritimes inter-îles. Aujourd'hui, les quais sont surtout fréquentés par les saintoises des pêcheurs venus vendre leur poisson au marché de la Darse. C'est l'un des seuls endroits de Pointe-à-Pitre où l'on a un contact public et permanent avec l'océan, et où le regard peut se porter vers le large. Anecdote révélatrice du XXe siècle : la place a accueilli la première pompe à essence de Guadeloupe et a même servi d'aérodrome aux hydravions assurant la liaison avec l'Europe.
Tous les quatre ans, la Darse et la place s'animent particulièrement à l'arrivée des skippers de la Route du Rhum, la célèbre transatlantique en solitaire qui relie Saint-Malo à Pointe-à-Pitre : concerts, foule et fête transforment alors le lieu.
Le marché de la Darse et les saveurs du coin
En bordure de la place, le marché de la Darse est l'un des poumons de Pointe-à-Pitre. Sous sa halle métallique du XIXe siècle et sur les quais, les pêcheurs vendent leur poisson tôt le matin, tandis que les étals voisins regorgent d'épices, de vanille, de punchs et de fruits-pays. C'est l'endroit où la place reprend vie au quotidien, dans une palette de couleurs et d'odeurs particulièrement dense en fin de semaine. À deux pas, le marché aux épices permet de faire le plein de curcuma (« safran pays »), bois d'Inde, muscade, cannelle et vanille.
Pour qui veut goûter la ville, le quartier autour de la place est idéal : accras de morue, bokit (le sandwich frit emblématique), dombrés aux ouassous (écrevisses), colombo, boudin créole et, en dessert, le sorbet coco. Le tout peut s'accompagner — avec modération — d'un ti-punch au rhum agricole ou d'un jus de canne pressé au marché. Le bon réflexe local consiste à commencer la matinée au marché, à enchaîner par la place de la Victoire, puis à prolonger vers le Mémorial ACTe : la ville se savoure à un rythme lent.
Une place en quête de souffle
Il faut être honnête sur l'état actuel du lieu. En dehors des grands événements (Route du Rhum, week-ends animés sous le kiosque), la place de la Victoire connaît un certain calme, parfois décrit comme pesant. Le centre ancien de Pointe-à-Pitre, dont elle est le cœur, fait face à des enjeux de revitalisation : départ d'habitants vers les communes voisines, fermeture de commerces, bâti ancien à restaurer. Les aménagements ponctuels se multiplient — comme l'agora circulaire de 1995, inspirée du théâtre d'Épidaure, qui relie le jardin à la Darse — mais les observateurs s'accordent à dire qu'un renouveau urbain d'ensemble de la place serait un acte fort pour redonner vie au centre historique. Ce n'est donc pas une carte postale figée, mais un lieu vivant, avec ses temps forts et ses temps faibles, qui cherche un nouveau visage. Pour le visiteur, cela fait partie de l'authenticité de l'endroit : on n'est pas dans un décor touristique aseptisé, mais dans une vraie place de ville antillaise, avec son histoire et ses contradictions.
Informations pratiques
| Information | Détail |
|---|---|
| Localisation | Centre-ville de Pointe-à-Pitre (97110), entre les rues Duplessis, Cdt. Mortenol, quai Layrle et Alexandre Isaac |
| Coordonnées GPS | 16.23659, -61.53448 |
| Superficie | Environ 1 hectare |
| Accès | À pied dans le centre ; stationnement parfois difficile en semaine |
| Temps fort | Arrivée de la Route du Rhum (tous les 4 ans) ; gwoka sous le kiosque le week-end |
| Durée de visite | 30 min à 1 h (plus avec les musées voisins) |
| Intérêt | Histoire, architecture créole, promenade, marché, vue sur la Darse |
Accès et conseils
La place se découvre à pied, au cœur du centre ancien de Pointe-à-Pitre. Le stationnement peut être compliqué en semaine ; mieux vaut venir en matinée ou se garer un peu à l'écart. La place étant en partie ombragée, c'est une halte agréable aux heures chaudes, mais sa fréquentation varie : animée les jours de marché et de fête, plus calme le reste du temps. Comme dans tout centre urbain, on reste attentif à ses affaires.
Pour les résidents, c'est le repère historique de la ville, le lieu où l'on passe, où l'on se retrouve, où résonne le ka le week-end. Pour les visiteurs de passage, la place de la Victoire est le point de départ idéal d'une découverte à pied de Pointe-à-Pitre : à quelques pas se trouvent le marché de la Darse et le marché aux épices, le musée Saint-John Perse (consacré au poète prix Nobel, dans une maison créole), le musée Schœlcher (sur l'abolition de l'esclavage), le Centre des Arts et le street art de la ville. En prolongeant vers le sud, on rejoint le front de mer et, plus loin, le Mémorial ACTe, grand centre caribéen de mémoire de la traite et de l'esclavage. La place est donc autant une destination qu'une porte d'entrée vers la ville et son histoire. En somme, la place de la Victoire concentre en un seul lieu trois siècles de Guadeloupe : la fondation coloniale, la fracture révolutionnaire de 1794 avec son ombre et sa lumière, les reconstructions après les catastrophes, et les défis du présent. C'est sans doute l'endroit où l'on comprend le mieux l'âme de Pointe-à-Pitre — à condition de prendre le temps de s'y asseoir, à l'ombre d'un vieux sablier, et de laisser l'Histoire affleurer.
Questions fréquentes
Pourquoi la place s'appelle-t-elle « de la Victoire » ?
En souvenir de la victoire de Victor Hugues sur les Britanniques en 1794, accompagnée de la première abolition de l'esclavage. Des sabliers, « arbres de la Liberté », furent alors plantés.
Reste-t-il des arbres d'origine ?
Oui, quelques sabliers plantés à l'époque de Victor Hugues subsistent, aux côtés d'essences plus récentes (palmiers royaux, flamboyants, manguiers).
Que peut-on voir autour de la place ?
Le kiosque à musique, les bustes des gouverneurs Frébault et Éboué, le monument aux morts, le marché de la Darse, la sous-préfecture et de belles maisons créoles.
Y a-t-il un lien avec la guillotine ?
Oui : pendant la Terreur, en 1794, une guillotine fut installée sur la place et des centaines de personnes y furent exécutées. La place porte cette double mémoire.
Quand la place est-elle la plus animée ?
Les week-ends (gwoka sous le kiosque) et, tous les quatre ans, à l'arrivée de la Route du Rhum.
Combien de temps faut-il pour la visiter ?
30 minutes à 1 heure, davantage en combinant avec les musées voisins.

