La place de la Victoire, mémoire d'une première liberté
Tout commence dans la tourmente de la Révolution française. En 1794, alors que la France est en guerre avec l'Angleterre, l'envoyé de la Convention, Victor Hugues, débarque en Guadeloupe et entreprend de reprendre l'île aux Anglais qui l'occupent. La victoire est remportée le 2 juillet 1794. C'est en mémoire de ce triomphe que la grande place de Pointe-à-Pitre reçoit son nom : la place de la Victoire. On raconte que Victor Hugues y fit planter des sabliers, ces arbres au tronc renflé qui ombragent encore aujourd'hui les allées.
Mais cette victoire n'est pas qu'une affaire militaire. Elle s'accompagne d'un acte immense : l'application en Guadeloupe de la première abolition de l'esclavage, décrétée par la Convention quelques mois plus tôt. Pour la première fois, les hommes et les femmes asservis de l'île sont déclarés libres et citoyens. La place de la Victoire, c'est donc aussi le lieu où s'est célébrée, brièvement, une première émancipation. Une parenthèse de liberté. Une promesse. Que l'Histoire, hélas, allait bientôt briser.
1802 : la promesse trahie
Huit ans plus tard, tout bascule. Devenu maître de la France, Bonaparte décide de rétablir l'esclavage dans les colonies. Pour les affranchis de Guadeloupe, c'est un cataclysme : on veut les renvoyer aux chaînes, leur reprendre la liberté qu'ils croyaient acquise pour toujours. La nouvelle se répand, l'indignation gronde. Beaucoup comprennent qu'on ne renoncera pas à la liberté sans combattre. Plutôt mourir libre que vivre esclave : telle sera la devise de leur révolte.
En mai 1802, des troupes envoyées par Bonaparte, commandées par le général Richepanse, débarquent pour ramener la colonie à l'ordre ancien. Face à elles se dressent des officiers et des soldats de couleur, des affranchis, des hommes et des femmes du peuple, décidés à défendre leur liberté les armes à la main. À leur tête, des figures qui sont entrées dans la légende : le colonel Louis Delgrès, l'officier Joseph Ignace, et, parmi les combattants, une femme dont le nom seul résonne comme un cri : Solitude.
Ignace, Delgrès : le choix de la mort plutôt que les chaînes
Joseph Ignace est l'un des premiers à payer de sa vie. Combattant aguerri, il mène la lutte avec acharnement. Encerclé près de Pointe-à-Pitre, à Baimbridge, refusant la reddition et le retour à la servitude, il tombe les armes à la main. Son nom est aujourd'hui l'un de ceux que la Guadeloupe a gravés dans la pierre, pour ne jamais oublier qu'un homme a préféré mourir debout plutôt que de plier.
Louis Delgrès, lui, incarne jusqu'au bout la grandeur tragique de cette résistance. Officier de couleur formé dans les armées de la République, il refuse de trahir la liberté pour laquelle il a servi. Le 10 mai 1802, il lance une proclamation devenue célèbre, un texte vibrant qui dénonce la trahison et appelle à la résistance : « À l'univers entier le dernier cri de l'innocence et du désespoir. » Retranché avec ses compagnons, traqué de fort en fort, il livre une lutte sans espoir de victoire. Le 28 mai 1802, acculé sur les hauteurs de Matouba, à l'habitation Danglemont, plutôt que de se rendre, Delgrès et environ trois cents de ses compagnons — hommes et femmes — font sauter leurs réserves de poudre. Ils choisissent de mourir libres, dans une explosion qui les emporte avec leurs ennemis. Vivre libre ou mourir : ils ont tenu parole jusqu'au bout.
Solitude, le courage fait femme
Parmi ces combattants, une figure s'est imposée comme un symbole : la mulâtresse Solitude. Elle a pris les armes aux côtés des résistants, et la mémoire en a fait l'incarnation du courage des femmes guadeloupéennes dans la lutte contre l'esclavage. Enceinte au moment de sa capture, elle fut condamnée à mort; on attendit qu'elle eût accouché pour l'exécuter, le lendemain de la naissance de son enfant. Cette cruauté ultime n'a pas effacé son nom : elle l'a, au contraire, gravé pour l'éternité.
Solitude est devenue, bien au-delà de la Guadeloupe, une figure majeure de la résistance à l'esclavage et de la dignité des femmes noires. Son histoire dit à elle seule l'horreur du système qu'on voulait rétablir, et la grandeur de celles et ceux qui s'y opposèrent au prix de leur vie. Que son nom se dresse aujourd'hui parmi les héros, à Pointe-à-Pitre, n'est que justice. Trop longtemps l'Histoire a effacé les femmes; ici, elle leur rend leur place.
Le Boulevard des Héros, un panthéon à ciel ouvert
C'est pour honorer ces combattants que la ville a aménagé, le long de la rade, le Boulevard des Héros. Là se dressent les statues d'Ignace, de Delgrès, de Solitude, et d'autres figures de la liberté. Ces monuments ne sont pas de simples ornements urbains : ils forment un véritable panthéon à ciel ouvert, un lieu où la mémoire des résistants de 1802 prend corps, au cœur de la cité.
L'emplacement n'est pas neutre. Ces statues regardent la mer, cette même mer par où sont arrivés les navires négriers, et par où débarquèrent les troupes venues rétablir l'esclavage. Honorer les héros face à l'océan, c'est leur rendre hommage là où l'Histoire s'est jouée. Pour les habitants de Cap Excellence, ces figures font désormais partie du décor quotidien. Mais il ne faut jamais les laisser devenir invisibles à force d'être familières. Chaque statue est un nom, chaque nom est une vie, chaque vie fut un sacrifice.
« Le dernier cri de l'innocence et du désespoir »
Il faut s'arrêter sur la proclamation de Delgrès, car elle est l'un des textes les plus bouleversants de l'histoire de la liberté. Le 10 mai 1802, conscient que la lutte sera sans doute perdue, le colonel rédige et fait afficher un appel à la résistance. Le ton n'est pas celui de la haine, mais celui d'une dignité blessée. Il dénonce la trahison d'une France qui, après avoir proclamé la liberté, vient la reprendre par les armes. Il en appelle à la conscience universelle, à l'humanité tout entière, prise à témoin de l'injustice commise. Ce n'est pas le cri d'un homme qui veut la guerre; c'est le cri d'un homme à qui l'on ne laisse pas d'autre choix que de mourir libre.
Cette proclamation est un texte fondateur. Elle dit que la résistance de 1802 ne fut pas une simple jacquerie, une révolte aveugle, mais un acte politique conscient, porté par des hommes instruits, formés aux idéaux de liberté de la Révolution, et qui retournaient ces idéaux contre ceux qui les trahissaient. Delgrès et les siens ne demandaient rien d'autre que ce qu'on leur avait promis : être des hommes libres et égaux. Qu'on le leur refuse au nom de l'intérêt colonial, voilà ce qui rend leur combat si juste et leur défaite si tragique. Lire ces mots, deux siècles plus tard, c'est mesurer la grandeur d'âme de ceux qui les ont écrits dans l'ombre de la mort.
Une mémoire qui se construit dans la durée
La reconnaissance de ces héros ne s'est pas faite en un jour. Pendant longtemps, l'histoire officielle a préféré le silence, ou a relégué ces figures dans l'ombre. C'est le travail patient des historiens, des écrivains, des associations et des citoyens guadeloupéens qui a peu à peu rendu à Delgrès, Ignace et Solitude la place qui leur revient. Les statues du boulevard, les noms donnés à des rues, à des écoles, à des places, les cérémonies de commémoration : tout cela est le fruit d'une longue conquête mémorielle, menée par un peuple qui a voulu se réapproprier son histoire.
Cette mémoire continue de se construire. Chaque génération doit reprendre le flambeau, raconter à nouveau, comprendre encore. Car l'oubli guette toujours. Une statue dont plus personne ne connaît l'histoire n'est qu'une silhouette de bronze; elle ne devient un héros que dans la bouche de celui qui transmet. Voilà pourquoi il importe tant que les habitants de Cap Excellence, et tous les Guadeloupéens, sachent ce que représentent ces noms. La mémoire n'est pas un acquis : c'est un effort, sans cesse à renouveler. Les statues attendent qu'on les fasse parler.
Transmettre, pour que le sacrifice ait un sens
Le soulèvement de 1802 fut un échec militaire : l'esclavage fut bel et bien rétabli, et il faudra attendre 1848 pour qu'il soit aboli définitivement. Mais réduire cette révolte à une défaite serait passer à côté de l'essentiel. Ignace, Delgrès, Solitude et leurs compagnons ont perdu la bataille, mais ils ont sauvé quelque chose de plus précieux que la victoire : l'honneur. Ils ont affirmé, par leur sacrifice, qu'un peuple ne se laisse pas remettre aux fers sans combattre. Ils ont posé un acte qui a traversé les générations.
C'est ce que nous transmettent aujourd'hui la place de la Victoire et le Boulevard des Héros. Non pas une nostalgie, mais une dignité. Emmener nos enfants devant ces statues, leur raconter qui furent ces hommes et ces femmes, c'est leur dire d'où ils viennent et de quel courage ils sont les héritiers. La liberté dont nous jouissons n'est pas tombée du ciel : elle a été désirée, défendue, payée du prix le plus haut. Se souvenir de 1802, ce n'est pas remuer un passé douloureux pour le plaisir : c'est honorer une dette, et se tenir debout, comme ils se sont tenus.
L'essentiel
| Repère | Détail |
| Place de la Victoire | Nommée après la victoire de Victor Hugues sur les Anglais, le 2 juillet 1794 |
| Première abolition | L'abolition de 1794 fut appliquée en Guadeloupe, parenthèse de liberté |
| Le drame de 1802 | Bonaparte rétablit l'esclavage; les affranchis se soulèvent |
| Les héros | Louis Delgrès, Joseph Ignace, Solitude et leurs compagnons |
| Le sacrifice | Le 28 mai 1802, Delgrès et ses compagnons se font sauter à Matouba |
| Boulevard des Héros | Statues des résistants le long de la rade, panthéon à ciel ouvert |
Questions fréquentes
D'où vient le nom de la place de la Victoire ?
Il rappelle la victoire remportée par Victor Hugues, envoyé de la Convention, sur les Anglais qui occupaient l'île, le 2 juillet 1794. Cette victoire s'accompagna de l'application en Guadeloupe de la première abolition de l'esclavage : la place est donc aussi le lieu d'une première liberté célébrée.
Que s'est-il passé en 1802 ?
Devenu maître de la France, Bonaparte décida de rétablir l'esclavage dans les colonies. En Guadeloupe, des affranchis, des soldats et des hommes et femmes du peuple se soulevèrent pour défendre leur liberté contre les troupes envoyées rétablir l'ordre ancien. Ce fut le soulèvement de 1802.
Qui étaient Delgrès, Ignace et Solitude ?
Louis Delgrès était un colonel de couleur, meneur de la résistance; Joseph Ignace, un officier qui tomba les armes à la main près de Pointe-à-Pitre; Solitude, une femme qui combattit aux côtés des résistants. Tous trois incarnent le refus du retour à l'esclavage et sont aujourd'hui honorés comme des héros.
Comment s'est terminé le soulèvement ?
Acculé sur les hauteurs de Matouba le 28 mai 1802, Louis Delgrès, plutôt que de se rendre, fit sauter ses réserves de poudre avec environ trois cents de ses compagnons, hommes et femmes, choisissant de mourir libres. Solitude, capturée alors qu'elle était enceinte, fut exécutée après son accouchement.
Qu'est-ce que le Boulevard des Héros ?
C'est une voie aménagée le long de la rade de Pointe-à-Pitre, où se dressent les statues d'Ignace, de Delgrès, de Solitude et d'autres figures de la liberté. Ce panthéon à ciel ouvert rend hommage aux résistants de 1802, face à la mer par où débarquèrent les troupes venues rétablir l'esclavage.
Pourquoi se souvenir d'une révolte qui a échoué ?
Parce que ce fut un échec militaire mais une victoire morale. L'esclavage fut rétabli, et il faudra attendre 1848 pour son abolition définitive; mais les résistants de 1802 ont sauvé l'honneur, affirmant qu'un peuple ne se laisse pas remettre aux fers sans combattre. Se souvenir d'eux, c'est honorer une dette et transmettre une dignité.