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Le 12 avril 1782, peu après neuf heures du matin, le vent a tourné. Un coup de brise venu du sud-est, presque insignifiant pour qui ne vit pas sur l'eau, mais qui allait décider du sort d'un empire. À cet instant, dans le canal qui sépare Terre-de-Haut de la Dominique, deux murailles de bois flottantes se faisaient face : trente-trois vaisseaux français d'un côté, trente-six britanniques de l'autre. Des milliers d'hommes, des centaines de canons, et au milieu, une faille qui venait de s'ouvrir dans la ligne française. L'amiral Rodney, sur son vaisseau amiral, ne va pas hésiter. Il va s'y engouffrer. Et ce que les marins du monde entier appelleront ensuite « la percée de la ligne » va s'écrire ici, au large de chez nous, dans des eaux que vous regardez peut-être chaque matin.

C'est une histoire que l'on raconte rarement aux Saintais comme elle le mériterait. On parle des plages, des chèvres sur les chemins, du tourment d'amour. On oublie que cet archipel minuscule a donné son nom à l'une des batailles navales les plus célèbres du XVIIIe siècle, étudiée encore aujourd'hui dans les académies militaires. Voici ce qui s'est réellement passé, et ce qu'il en reste sous vos pieds.

Le contexte : une guerre mondiale qui se joue aux Antilles

Pour comprendre pourquoi deux flottes énormes se retrouvent à se canonner entre la Guadeloupe et la Dominique, il faut remonter le fil. Nous sommes en pleine guerre d'indépendance américaine. La France a choisi son camp : elle soutient les insurgés américains contre la couronne britannique, autant par calcul que par revanche, car elle n'a jamais digéré la perte du Canada vingt ans plus tôt.

Aux Antilles, l'enjeu est colossal. Les îles à sucre valent alors plus cher, économiquement, que des territoires entiers du continent. Qui tient les Antilles tient une part de la richesse du monde. La flotte française, commandée par le comte de Grasse, vient de remporter des succès éclatants. C'est elle qui, à l'automne 1781, a bloqué la baie de Chesapeake et permis la victoire décisive de Yorktown, celle qui scelle l'indépendance des États-Unis. De Grasse est au sommet de sa gloire.

Et il a un projet ambitieux : prendre la Jamaïque, joyau britannique de la Caraïbe. Pour cela, il rassemble sa flotte et met le cap au nord depuis la Martinique. Mais les Britanniques, eux, ne comptent pas le laisser faire.

Trois jours de chasse avant le choc

On résume souvent la bataille des Saintes à la seule journée du 12 avril. C'est une erreur. L'affrontement s'étale en réalité du 9 au 12 avril 1782, et les trois premiers jours sont une longue partie de chasse nerveuse dans le canal.

Le 9 avril, les avant-gardes des deux flottes s'accrochent une première fois. La flotte britannique, sous les ordres de l'amiral George Rodney et de son second Samuel Hood, poursuit les Français. De Grasse traîne avec lui un convoi à protéger, ce qui ralentit sa manœuvre. Pendant deux jours, on se cherche, on se jauge, on rattrape le retard. Un vaisseau français endommagé oblige même la flotte à ralentir pour ne pas l'abandonner. C'est tout le drame de De Grasse : la solidarité de l'escadre le freine au pire moment.

Au matin du 12 avril, les deux lignes finissent par se ranger l'une contre l'autre, dans la formation classique de l'époque : chaque flotte aligne ses vaisseaux à la file, comme deux trains qui se croiseraient en se tirant dessus bord contre bord. C'est la tactique en vigueur depuis un siècle. Personne ne sort de la ligne. C'est presque un rituel.

Et c'est précisément ce rituel que la journée va faire voler en éclats.

La percée de la ligne : le coup de génie (ou le coup de chance)

Voici le moment-clé. Vers 9h20 du matin, le vent, jusque-là favorable à une bataille rangée bien ordonnée, bascule vers le sud-est. Pour les vaisseaux français, c'est la catastrophe : la saute de vent désorganise leur belle ligne, ouvre des trous entre les navires, en pousse certains les uns vers les autres.

Rodney, sur son vaisseau amiral le Formidable, voit la brèche. Au lieu de longer la ligne française comme le veut la coutume, il pique droit dedans. Cinq autres vaisseaux le suivent dans la trouée. Derrière, Hood fait la même chose et coupe la ligne juste devant le Ville de Paris, l'immense vaisseau amiral de De Grasse et ses 104 canons.

L'effet est dévastateur. En traversant la ligne ennemie, les vaisseaux britanniques se retrouvent à pouvoir tirer des deux bords à la fois, à très courte distance. Et ils disposent d'une arme redoutable : les caronades, des canons courts et trapus, terriblement efficaces au combat rapproché. Les vaisseaux français, pris entre deux feux, sont hachés. Puis le vent tombe presque entièrement, le calme s'installe, et les navires français se retrouvent figés, désorganisés, incapables de se reformer.

Les historiens débattent encore : Rodney a-t-il prémédité cette manœuvre comme un trait de génie tactique, ou n'a-t-il fait que profiter d'un trou ouvert par le hasard du vent ? La vérité n'a jamais été tranchée avec certitude. Mais peu importe l'intention : le résultat, lui, a changé la face de la guerre navale. Couper la ligne adverse deviendra ensuite une référence, une école. Nelson s'en souviendra à Trafalgar, vingt-trois ans plus tard.

La capture de De Grasse et la chute du Ville de Paris

Au cœur de la mêlée, le Ville de Paris se bat jusqu'au bout. C'est le plus puissant vaisseau de guerre de son temps, un monstre offert à Louis XV par la ville de Paris, d'où son nom. Mais encerclé, désemparé, criblé de boulets, il finit par se rendre en fin d'après-midi. Le comte de Grasse en personne est fait prisonnier. Un amiral capturé : l'humiliation est totale.

Le bilan de la journée est terrible. Côté français, on compte environ 2 000 tués et blessés, près de 5 000 prisonniers, et cinq vaisseaux de ligne capturés. Côté britannique, les pertes sont bien plus légères : 243 morts et 816 blessés. La nuit même, le César, l'un des vaisseaux français pris, explose dans un fracas effroyable. Et le Ville de Paris lui-même ne reverra jamais l'Angleterre : il sombrera durant le voyage qui devait l'y ramener comme trophée, emportant son secret dans les fonds de l'Atlantique.

De Grasse, ramené prisonnier à Londres, passera le reste de sa vie à se défendre. À son retour en France, un conseil de guerre l'attend. Le héros de Yorktown finit en accusé. L'Histoire est cruelle avec les vaincus.

Ce que la bataille a vraiment changé

On pourrait croire qu'une défaite aussi nette a fait perdre la guerre à la France. C'est plus subtil. La bataille des Saintes a surtout sauvé la Jamaïque : privés de leur amiral et frappés par les maladies dans les équipages, les Français abandonnent leur projet d'invasion. L'île reste britannique. C'est aussi la dernière grande bataille navale livrée dans les eaux américaines de ce conflit.

Mais surtout, elle redonne à la Grande-Bretagne, humiliée par la perte de ses colonies américaines, une fierté et une carte à jouer. Quand vient l'heure des négociations, Londres n'arrive plus en vaincu total. Le traité de Versailles, signé en 1783, redistribue les colonies des Antilles entre Britanniques, Espagnols et Français. La France récupère certaines possessions, en cède d'autres. La bataille perdue au large des Saintes pèse dans la balance diplomatique.

Autrement dit : un coup de vent un matin d'avril, dans le canal que vous traversez en navette, a influencé le tracé des empires coloniaux. Voilà ce que portent ces eaux.

Les traces, ici, sous nos yeux

Le plus beau, c'est que tout cela n'est pas qu'une page de manuel. Les Saintes en gardent la mémoire dans la pierre.

Sur les hauteurs de Terre-de-Haut domine le Fort Napoléon. Attention au piège du nom : le fort que vous visitez aujourd'hui n'existait pas encore au moment de la bataille. Il a été reconstruit en 1867, en pierre volcanique locale et à la chaux, sur les ruines d'un ouvrage plus ancien, selon les principes d'une fortification bastionnée inspirée de Vauban. Ses cinq bastions portent des noms de généraux de Napoléon : Ney, Soult, Lannes, Masséna, Bertrand. Conçu pour la surveillance et pour loger la garnison, il n'a, ironie de l'Histoire, jamais tiré un seul coup de canon en situation de combat. Aujourd'hui, il abrite un musée qui raconte précisément cette bataille de 1782, et un jardin botanique où se promènent les fameux iguanes.

En face, sur l'îlet à Cabrit, ce verrou qui garde l'entrée de la baie, veillent les vestiges d'un autre ouvrage : le fort que l'on appelle Joséphine, élevé pour surveiller le passage et protéger le mouillage. Son histoire est mouvementée : détruit par les Anglais au début du XIXe siècle, l'îlet servit ensuite de pénitencier, regroupant des condamnés avant leur transfert vers la Guyane. Ces deux forts, Napoléon et Joséphine, se font face de part et d'autre du chenal comme deux sentinelles qui n'auraient plus rien à garder que le souvenir.

Et puis il y a le paysage lui-même. Montez au Chameau, le point culminant, regardez le canal s'étendre vers la Dominique. C'est exactement cet horizon que voyaient les vigies françaises et britanniques. Le décor n'a pas changé. Seuls les bateaux ont disparu.

L'essentiel

RepèreDétail
Dates9 au 12 avril 1782, journée décisive le 12 avril
LieuCanal des Saintes, entre Terre-de-Haut et la Dominique
Forces33 vaisseaux français (de Grasse) contre 36 britanniques (Rodney, Hood)
Manœuvre cléLa percée de la ligne, déclenchée par une saute de vent vers 9h20
Vaisseau amiral françaisLe Ville de Paris, 104 canons, capturé puis sombré pendant son rapatriement
Pertes françaisesEnviron 2 000 tués/blessés, près de 5 000 prisonniers, 5 vaisseaux pris
Pertes britanniques243 tués, 816 blessés
Conséquence majeureInvasion française de la Jamaïque abandonnée ; traité de Versailles, 1783
Traces aux SaintesFort Napoléon (reconstruit 1867, musée), fort Joséphine sur l'îlet à Cabrit

Questions fréquentes

Pourquoi cette bataille s'appelle-t-elle « des Saintes » ?

Tout simplement parce qu'elle s'est déroulée dans le canal des Saintes, le bras de mer qui sépare notre archipel de la Dominique. Le nom de ce petit chapelet d'îles est ainsi devenu, dans le monde entier, celui d'une grande bataille navale.

Le Fort Napoléon a-t-il participé à la bataille de 1782 ?

Non, et c'est une confusion fréquente. Le Fort Napoléon visible aujourd'hui a été reconstruit en 1867, soit bien après la bataille. Il s'élève sur les ruines d'ouvrages plus anciens. Il n'a d'ailleurs jamais connu le feu d'un véritable combat ; son rôle était la surveillance et l'hébergement de la garnison.

Qu'est-ce que la « percée de la ligne » exactement ?

Jusque-là, les flottes se battaient en file, bord contre bord, sans jamais rompre l'alignement. À la bataille des Saintes, profitant d'une saute de vent qui avait désorganisé les Français, Rodney a fait traverser sa flotte à travers la ligne ennemie. Ses vaisseaux ont pu tirer des deux côtés à courte portée. La tactique fit école dans toutes les marines.

Qu'est devenu l'amiral de Grasse ?

Fait prisonnier à bord du Ville de Paris, il fut conduit à Londres puis renvoyé en France, où un conseil de guerre l'attendait pour juger sa conduite. Le héros de la victoire de Yorktown, qui avait aidé à fonder les États-Unis, termina sa carrière sous le poids de cette défaite.

Cette défaite a-t-elle fait perdre la guerre à la France ?

Pas directement. La France et ses alliés sortent globalement gagnants du conflit, qui consacre l'indépendance américaine. Mais la défaite des Saintes a sauvé la Jamaïque britannique et redonné à Londres une position de force dans les négociations du traité de Versailles de 1783.

Peut-on voir des traces de la bataille aux Saintes aujourd'hui ?

Oui. Le Fort Napoléon, sur Terre-de-Haut, abrite un musée consacré notamment à cette bataille. Sur l'îlet à Cabrit subsistent les vestiges du fort Joséphine. Et depuis le sommet du Chameau, on embrasse exactement l'horizon, vers la Dominique, où s'est joué l'affrontement.