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À l’entrée de Baillif, coincée entre la mer et la route, une petite tour de pierres volcaniques passerait presque inaperçue. Pourtant, ce modeste édifice est le dernier témoin des tout premiers ouvrages fortifiés de la Guadeloupe. Érigée en 1703 par un personnage hors du commun — le Père Labat, dominicain, ingénieur et baroudeur — pour repousser les Anglais, elle ne servit jamais vraiment… car l’ennemi prit la ville la même année. Voici l’histoire de ce vestige attachant, témoin des luttes coloniales qui ont façonné l’île.

Une sentinelle à la Pointe des Pères

La Tour du Père Labat se dresse à la jonction des communes de Baillif et de Basse-Terre, sur la côte ouest de la Basse-Terre — la fameuse Côte-sous-le-Vent. Elle se situe à la Pointe des Pères, au bout de l’allée des Pères Blancs, en bordure de la route nationale qui longe le littoral. C’était, à l’origine, l’élément d’une batterie côtière destinée à protéger le sud de l’île et la ville de Basse-Terre, alors capitale administrative. L’édifice est de dimensions modestes : un peu plus de quatre mètres de hauteur, treize mètres de largeur, avec des murs épais de deux mètres, bâtis en pierres volcaniques et en mortier de sable. À l’intérieur, le socle était comblé de pierres et de sable pour former une plate-forme, sur laquelle était installée une pièce d’artillerie — un canon de douze — accompagnée de mousquetons. Une douzaine d’hommes pouvaient s’y tenir, montant et descendant par une échelle de bois. Les quatre embrasures étaient orientées vers le nord-ouest et le sud-ouest, et non directement face à la mer : il s’agissait d’anticiper l’arrivée des navires ennemis, qui venaient généralement du côté de Vieux-Fort ou de Deshaies.

Le Père Labat, un personnage hors norme

La tour doit son nom à Jean-Baptiste Labat, né en 1663 et mort en 1738. Ce missionnaire dominicain fut un personnage atypique aux compétences multiples : architecte, ingénieur du roi, mathématicien, botaniste, écrivain, mais aussi homme d’action n’hésitant pas à prendre les armes contre les Anglais. Arrivé en Guadeloupe à la fin du XVIIe siècle, il parcourut les Antilles, de Saint-Domingue à la Grenade, observant tout, notant tout. On lui doit notamment une œuvre maîtresse, le « Nouveau Voyage aux Isles de l’Amérique », publiée en 1722 à partir de ses notes de voyage : un témoignage précieux, qui fait de lui l’un des premiers historiens et ethnographes de la caraïbe coloniale. Excellent narrateur, il décrivit si bien les moulins à sucre qu’un type de moulin porte encore son nom. Mais il faut rappeler, sans le masquer, que Labat fut aussi un homme de son temps, impliqué dans le système esclavagiste et propriétaire d’habitations — une réalité qui nuance le personnage haut en couleur que la légende a retenu. Son lien avec le territoire de Baillif ne se limite d’ailleurs pas à la défense militaire. Visionnaire et curieux de tout, le Père Labat s’intéressa de près à la culture de la canne à sucre et à la production d’alcool. On lui prête des améliorations apportées à la distillation et à l’alambic, ainsi que la réalisation d’ouvrages hydrauliques — canaux et ravines — destinés à amener l’eau aux sucreries des environs. Cette double empreinte, militaire et agro-industrielle, explique pourquoi son nom reste si présent dans cette région de la Basse-Terre, et pourquoi la petite tour qui le porte conserve, par-delà sa modestie, une forte charge symbolique.

En pratique

CritèreÀ retenir
SituationPointe des Pères, limite Baillif / Basse-Terre, en bordure de la N2
ÉdifiéeEn 1703, sur demande du gouverneur Auger, par le Père Labat
Dimensions~4 m de haut, 13 m de large, murs de 2 m en pierres volcaniques
RôleBatterie côtière défendant Basse-Terre; une douzaine d’hommes, un canon
StatutClassée monument historique depuis 1979
VisiteVestige visible librement de l’extérieur; arrêt rapide
À savoirPeu mise en valeur : bordée d’un parking et de la route, peu d’explications
À combinerDistillerie Bologne et bourg de Baillif tout proches

Une fortification qui n’a jamais fonctionné

L’histoire de la Tour du Père Labat a quelque chose d’ironique. Construite au début de l’année 1703, sur demande du gouverneur Auger, pour parer aux attaques anglaises, elle devait initialement compter plusieurs niveaux. Mais la soudaineté de l’offensive ennemie stoppa net sa construction : restée inachevée, dotée d’un seul canon, elle ne résista pas au feu adverse. La même année que son édification, les Anglais s’emparèrent de Baillif — et, selon les sources, par l’arrière-pays plutôt que par la mer, contournant ainsi le dispositif côtier. La tour s’inscrivait pourtant dans un véritable système défensif, dont le cœur était le Fort Saint-Charles — aujourd’hui Fort Delgrès — à Basse-Terre. Tout autour, des batteries se répondaient : Saint-Dominique, la Madeleine, le Gros François… Une barrière naturelle de cactus, les « raquettes », complétait la protection en freinant l’approche des assaillants. Malgré cet ensemble, la défense se révéla vulnérable. La tour témoigne ainsi des incessantes rivalités entre puissances européennes dans les Caraïbes, où la possession des îles à sucre attisait toutes les convoitises.

Baillif, place forte convoitée

Si l’on a fortifié ce point précis du littoral, ce n’est pas un hasard. La paroisse de Baillif, habitée dès les années 1630 par les pères dominicains, occupait une position stratégique. L’anse de Baillif offrait un site naturel idéal : un plateau littoral peu profond, où la mer pénètre sans tout inonder, et un sous-sol riche en sources d’eau douce. Surtout, la région abritait de prospères habitations-sucreries dont la production partait par voie maritime — une richesse qu’il fallait défendre. C’est dans ce contexte que les dominicains avaient très tôt installé la batterie de Saint-Dominique, considérée comme la plus ancienne fortification de la région, bien avant celles de Vieux-Habitants ou de Capesterre. La Tour du Père Labat vint compléter ce maillage, aux côtés d’autres batteries. Tout au long du XVIIIe siècle, plusieurs ouvrages de ce type, associés à des batteries, furent édifiés pour la défense de la Guadeloupe et la protection de son économie sucrière. La densité de ces fortifications, sur un territoire pourtant restreint, dit assez l’intensité des menaces : pendant des décennies, Français et Anglais se sont disputés ces rivages, et la population civile a souvent fait les frais de ces guerres lointaines décidées en Europe.

Un patrimoine à regarder avec lucidité

Soyons honnête sur ce que l’on vient voir. La Tour du Père Labat est un vestige modeste, et son cadre actuel ne lui rend pas justice. Absorbée par l’urbanisation qui s’est étendue le long du littoral entre Baillif et Basse-Terre, elle se retrouve à l’étroit entre le rivage et la route, bordée par un parking dont la délimitation arrive presque au pied de ses murs. On peut regretter l’absence de panneau explicatif sur place, qui laisserait le visiteur non averti dans l’ignorance de ce qu’il regarde. Il ne faut donc pas s’attendre à une visite immersive : on s’arrête, on observe le vestige de l’extérieur, on imagine la scène d’autrefois, et l’on repart — l’affaire de quelques minutes. Mais pour qui connaît son histoire, cette petite tour prend une tout autre épaisseur. Classée monument historique dès 1979, bien connue des Guadeloupéens et présente dans tous les guides, elle demeure le dernier témoin des premières fortifications de l’île. C’est ce statut de « survivante », plus que sa monumentalité, qui fait sa valeur.

À combiner avec les environs

La meilleure façon d’apprécier la Tour du Père Labat est de l’intégrer à une découverte plus large de Baillif et de ses environs. À deux pas se trouve la distillerie Bologne, la plus ancienne de l’île, dont les champs de canne tapissent le coteau voisin — un arrêt naturel après la tour. Le bourg de Baillif, habité dès le XVIIe siècle par les dominicains, recèle d’autres traces de ce riche passé : anciennes habitations, vestiges de batteries, petit patrimoine rural. En remontant vers Basse-Terre, on rejoint facilement le Fort Delgrès, cœur du dispositif défensif dont la tour n’était qu’un maillon, et lieu de mémoire majeur de la résistance de 1802. On peut aussi prendre la direction des hauteurs, vers la rivière du Plessis et ses roches gravées amérindiennes, ou vers la Côte-sous-le-Vent et ses villages de pêcheurs. Ainsi replacée dans son contexte, la Tour du Père Labat cesse d’être un simple arrêt anecdotique pour devenir une porte d’entrée vers toute l’histoire militaire et coloniale du sud de la Basse-Terre.

Note pour les visiteurs de passage

La Tour du Père Labat est une halte courte mais chargée d’histoire, à l’entrée de Baillif. Ne vous attendez pas à un site aménagé : c’est un vestige visible depuis la route, sans véritable mise en valeur, que l’on observe de l’extérieur en quelques minutes. Mais si vous connaissez son histoire — cette tour de 1703 construite par un dominicain ingénieur, inachevée et tombée dès sa première année —, l’arrêt prend tout son sens. Profitez-en pour enchaîner avec la distillerie Bologne voisine et le bourg de Baillif, ou pour remonter vers le Fort Delgrès. C’est l’occasion de toucher du doigt l’époque où la Guadeloupe était un enjeu stratégique disputé entre Français et Anglais — et de rendre justice, par le regard, à ce dernier témoin oublié des premières fortifications de l’île.

Questions fréquentes

Où se trouve la Tour du Père Labat ?

À la Pointe des Pères, à la limite des communes de Baillif et de Basse-Terre, en bordure de la route nationale qui longe la Côte-sous-le-Vent, au bout de l’allée des Pères Blancs.

Quand et pourquoi a-t-elle été construite ?

En 1703, sur demande du gouverneur Auger, pour défendre Basse-Terre et le sud de l’île contre les attaques anglaises. Elle faisait partie d’une batterie côtière.

Qui était le Père Labat ?

Jean-Baptiste Labat (1663-1738), missionnaire dominicain, ingénieur du roi et écrivain, auteur du « Nouveau Voyage aux Isles de l’Amérique ». Personnage aux multiples talents, il fut aussi impliqué dans le système esclavagiste.

A-t-elle servi à quelque chose ?

Quasiment pas : inachevée et dotée d’un seul canon, elle ne résista pas. Les Anglais prirent Baillif la même année, semble-t-il par l’arrière-pays, contournant la défense côtière.

La visite est-elle intéressante ?

Le vestige est modeste et peu mis en valeur (parking, route, pas d’explication). L’arrêt est court, mais prend du sens si l’on connaît son histoire et qu’on le combine avec les sites voisins.

Que voir à proximité ?

La distillerie Bologne, le bourg de Baillif et son patrimoine rural, le Fort Delgrès à Basse-Terre, et plus haut les roches gravées de la rivière du Plessis.