Au Moule, sur la côte atlantique de la Grande-Terre, il y a un endroit où l'air sent à la fois la canne fraîchement coupée et la mélasse chaude. De grandes colonnes de cuivre y montent vers le ciel, des camions chargés de cannes défilent en pleine récolte, et dans les chais des milliers de bouteilles attendent leur heure. Bienvenue sur l'habitation Bellevue, berceau du plus gros producteur de rhum de Guadeloupe. Plus de la moitié du rhum bu sur l'île sort d'ici. Pour le résident, c'est plus qu'une distillerie : c'est un morceau d'histoire et d'identité.
Damoiseau, le géant du rhum guadeloupéen

Une dynastie née en 1942
L'histoire de cette distillerie commence sur une habitation déjà ancienne. Le domaine agricole de Bellevue, au Moule, et son installation industrielle ont été fondés à la fin du XIXe siècle par un certain monsieur Rimbaud, originaire de la Martinique. À cette époque, la Grande-Terre est déjà un pays de canne, et les habitations sucrières y rythment la vie.
Le tournant a lieu en avril 1942. Roger Damoiseau père rachète le domaine de Bellevue et y fonde la distillerie qui porte aujourd'hui son nom. Depuis ce jour, l'entreprise n'a jamais quitté le patrimoine de la famille : elle se transmet de génération en génération, chose rare dans un monde du rhum souvent racheté, fusionné, dilué dans de grands groupes. Cette continuité familiale fait partie de l'identité de la maison.
En l'espace de quelques décennies, la distillerie est passée d'une habitation parmi d'autres au statut de leader incontesté du rhum guadeloupéen. C'est aujourd'hui la dernière distillerie en activité sur cette partie de l'île, et de loin la plus importante de toute la Guadeloupe.
Le poids d'un géant
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. La distillerie revendique plus de 50 % du marché local : autrement dit, plus d'un rhum guadeloupéen sur deux consommé sur l'île vient d'ici. C'est une position de domination écrasante, qui en fait le premier producteur de rhum de Guadeloupe.
La production se compte en millions de litres chaque année, et les bouteilles ne restent pas sur l'île : elles s'exportent vers plus de quarante pays. Le rhum produit au Moule est même réputé être le rhum agricole le plus exporté de toute la Guadeloupe. Du petit punch du dimanche en famille jusqu'aux étagères de bars à l'autre bout du monde, le même rhum circule, et il porte le nom du Moule.
Pour une île de la taille de la Guadeloupe, c'est un acteur économique considérable. Derrière les bouteilles, il y a des emplois, une filière, des planteurs de canne, des transporteurs, des saisonniers en période de récolte. La distillerie n'est pas isolée : elle est le sommet d'une pyramide agricole qui irrigue tout le nord de la Grande-Terre.
Le rhum agricole, fierté guadeloupéenne
Pour comprendre ce qui sort de ces colonnes de cuivre, il faut un mot sur le rhum agricole, car c'est lui qui fait la singularité de la Guadeloupe. La Guadeloupe produit essentiellement du rhum agricole, et cela change tout.
Le rhum agricole est distillé à partir du jus de canne fraîchement pressé, qu'on appelle ici le vesou, et non à partir de mélasse, le résidu sucrier utilisé pour le rhum dit « industriel » ou « de sucrerie ». Cette différence de matière première se goûte dans le verre : le rhum agricole garde des arômes végétaux, floraux et fruités, une fraîcheur, une vivacité qui rappellent la canne d'où il vient. C'est un rhum qui « sent la canne », disent les connaisseurs.
Tout part donc de la canne. Pendant la récolte, on coupe, on transporte, on broie la canne pour en extraire le vesou. Ce jus est mis à fermenter, puis distillé. Le geste doit être rapide : la canne fraîche ne se conserve pas, il faut la traiter sans attendre. C'est pourquoi la distillerie ne vit jamais aussi intensément que pendant la campagne sucrière, quand les cannes du nord affluent et que les colonnes tournent à plein.
Les colonnes de cuivre et le secret de la distillation
Au cœur de l'installation, ce sont les grandes colonnes de cuivre qui font le travail. Le vesou fermenté y est distillé, et c'est là que se joue la magie. Le cuivre n'est pas choisi au hasard : il capte certaines impuretés, affine les arômes, concentre le caractère du rhum.
La distillation en colonne permet de produire de grandes quantités tout en gardant une régularité de qualité. La vapeur monte, les arômes se concentrent, et l'on recueille un rhum à fort degré d'alcool, qui sera ensuite ramené à la bonne intensité, vieilli ou non selon les produits. Du rhum blanc vif et parfumé jusqu'aux rhums vieux assouplis par des années en fût de chêne, toute une gamme naît de ces mêmes colonnes.
C'est ce savoir-faire, hérité et perfectionné depuis 1942, qui explique la place de la maison. Produire beaucoup sans renoncer à la qualité, rester fidèle au rhum agricole tout en conquérant des marchés lointains : l'équilibre n'est pas évident, et c'est précisément ce que la distillerie a su tenir sur le long terme.
La canne du nord, matière première et paysage
On ne parle pas du rhum du Moule sans parler de la canne, et donc du paysage du Nord Grande-Terre. Le Moule est une terre historique de la canne à sucre. La canne fait son entrée en Guadeloupe au XVIIe siècle, et elle devient vite l'un des premiers piliers économiques de l'île. Le Moule, ancien port sucrier, en est l'un des berceaux.
Encore aujourd'hui, les grandes étendues de canne dessinent le paysage de la Grande-Terre : ces champs vert tendre qui ondulent sous le vent, ces routes bordées de cannes hautes comme un homme à la veille de la récolte. La région abrite d'ailleurs la dernière sucrerie en activité de l'île, signe que la tradition sucrière du nord n'est pas morte.
Pour le résident, cette canne, c'est le décor de tous les jours, mais c'est aussi une mémoire lourde. La canne, en Guadeloupe, c'est l'histoire des habitations, du travail forcé, de l'esclavage qui a longtemps fait tourner ces champs et ces moulins. Le rhum d'aujourd'hui est né de cette histoire-là. Le boire en connaissance de cause, c'est aussi savoir d'où vient la canne, et à quel prix humain elle a longtemps été cultivée.
Visiter la distillerie : ce qui t'attend
La distillerie du Moule fait partie des visites incontournables du Nord Grande-Terre, et beaucoup de résidents la (re)découvrent avec plaisir, surtout quand on reçoit de la famille ou des amis venus d'ailleurs. La visite permet de comprendre, sur le terrain, tout le chemin de la canne au verre.
On y voit les colonnes de cuivre, on y sent les odeurs de fermentation, on y suit le parcours du jus jusqu'au rhum. La période la plus vivante est évidemment la campagne sucrière, quand la distillerie tourne à plein régime et que les cannes arrivent en continu. Hors récolte, l'installation est plus calme, mais la visite garde tout son intérêt pédagogique.
La dégustation, encadrée et responsable, fait généralement partie de l'expérience pour les adultes. C'est l'occasion de mettre des mots sur ce qu'on boit : reconnaître les arômes du rhum agricole, comparer un blanc et un vieux, comprendre ce qui distingue un rhum de canne d'un rhum de mélasse. À consommer avec modération, cela va de soi, et jamais avant de reprendre la route.
Un patrimoine vivant du Nord Grande-Terre
Au fond, ce qui se joue au Moule dépasse la simple production d'alcool. La distillerie incarne une continuité : celle de la canne, présente depuis le XVIIe siècle; celle d'un savoir-faire familial transmis depuis 1942; celle d'une Guadeloupe qui fait rayonner son rhum agricole bien au-delà de ses côtes.
C'est un patrimoine vivant, qui travaille, qui produit, qui exporte, et non une pièce de musée figée. Quand tu vois une bouteille du Moule sur une étagère, à Pointe-à-Pitre comme à des milliers de kilomètres, tu vois un peu du Nord Grande-Terre voyager dans le monde. Le géant du rhum guadeloupéen, c'est cela : une fierté locale devenue ambassadrice, enracinée dans la canne du nord et tournée vers l'horizon.
Le rhum dans la culture guadeloupéenne
Réduire le rhum à un produit d'exportation serait passer à côté de l'essentiel. En Guadeloupe, le rhum n'est pas qu'une boisson : c'est un fil qui traverse toute la culture. Le 'ti-punch préparé en famille, le rhum arrangé qui macère dans son bocal avec ses fruits et ses épices, le verre offert à l'ami de passage : autant de gestes du quotidien où le rhum agricole tient le premier rôle.
Le rhum accompagne les moments de la vie sociale, des plus ordinaires aux plus solennels. On le retrouve dans les fêtes, les rassemblements, les rituels. Chaque famille a ses recettes, ses préférences, ses secrets de macération. Cette familiarité explique l'attachement des Guadeloupéens à leurs distilleries : derrière la marque, il y a un goût d'enfance, une mémoire collective, une part d'identité.
C'est aussi pourquoi la distinction du rhum agricole compte tant ici. Ce rhum « qui sent la canne », vif et parfumé, est vécu comme une signature locale, un savoir-faire qui appartient en propre aux Antilles françaises. Le défendre, le faire connaître, c'est défendre une manière de faire et un terroir. La Guadeloupe bénéficie d'ailleurs d'une indication géographique protégée pour ses rhums, une reconnaissance officielle de cet ancrage dans le territoire.
Consommer responsable, savoir d'où l'on vient
On ne peut pas parler de rhum sans dire un mot de modération. Le rhum agricole est un produit fort, et sa place dans la culture guadeloupéenne n'autorise pas à oublier les ravages de l'alcool quand il est consommé sans mesure. Apprécier un bon rhum, c'est savoir s'arrêter, le déguster pour ce qu'il est plutôt que pour s'enivrer, et ne jamais le mêler à la conduite.
Et puis il y a cette autre forme de responsabilité, plus profonde : celle de la mémoire. Le rhum est l'enfant de la canne, et la canne est l'enfant d'une histoire douloureuse. Pendant des siècles, ce sont des esclaves, puis des travailleurs durement exploités, qui ont coupé cette canne sous le soleil de la Grande-Terre. Le rhum d'aujourd'hui, devenu objet de fierté et de plaisir, n'efface pas cette histoire : il en descend directement.
Le résident éclairé tient les deux bouts. Il peut être fier de ce que le Nord Grande-Terre produit, fier d'un savoir-faire reconnu dans le monde entier, tout en gardant en mémoire ce que la canne a représenté de souffrance. C'est cette conscience qui donne au verre de rhum sa pleine saveur : non pas l'ignorance heureuse, mais le plaisir lucide de quelqu'un qui sait d'où vient ce qu'il boit, et ce que ce produit raconte de son île.
L'essentiel
| Repère | Détail |
|---|---|
| Lieu | Habitation Bellevue, Le Moule, côte atlantique de la Grande-Terre |
| Domaine d'origine | Fondé fin XIXe siècle par M. Rimbaud, venu de Martinique |
| Fondation de la distillerie | 1942, par Roger Damoiseau père |
| Statut | Plus grande distillerie de Guadeloupe, restée familiale |
| Part de marché | Plus de 50 % du marché local |
| Exportation | Plus de 40 pays; rhum agricole le plus exporté de Guadeloupe |
| Type de rhum | Rhum agricole, distillé à partir du jus de canne (vesou) |
| Distillation | Grandes colonnes de cuivre |
Questions fréquentes
Pourquoi la distillerie du Moule est-elle considérée comme la plus grande de Guadeloupe ?
Parce qu'elle revendique plus de 50 % du marché local et produit plusieurs millions de litres de rhum par an, exportés dans plus de quarante pays. C'est le premier producteur de rhum de l'île et la dernière distillerie en activité sur cette partie de la Grande-Terre.
Depuis quand existe-t-elle ?
Le domaine de Bellevue a été fondé à la fin du XIXe siècle par monsieur Rimbaud, originaire de Martinique. La distillerie proprement dite a été fondée en 1942, quand Roger Damoiseau père racheta le domaine. Elle est restée dans la même famille depuis.
Quelle est la différence entre rhum agricole et rhum de sucrerie ?
Le rhum agricole est distillé à partir du jus de canne fraîchement pressé, appelé vesou, ce qui lui donne des arômes végétaux, floraux et fruités. Le rhum de sucrerie, ou industriel, est lui distillé à partir de la mélasse, un résidu de la fabrication du sucre. La Guadeloupe produit essentiellement du rhum agricole.
À quoi servent les colonnes de cuivre ?
C'est dans ces grandes colonnes que le jus de canne fermenté est distillé. Le cuivre aide à affiner et concentrer les arômes du rhum, tout en permettant une production importante et régulière. C'est une étape clé du savoir-faire de la distillerie.
Quel est le lien entre cette distillerie et la canne du nord ?
Le Moule est une terre historique de la canne à sucre, cultivée en Guadeloupe depuis le XVIIe siècle. La distillerie transforme la canne récoltée dans le nord de la Grande-Terre, et son activité la plus intense correspond à la campagne sucrière, quand les cannes affluent.
Peut-on visiter la distillerie ?
Oui, elle fait partie des visites incontournables du Nord Grande-Terre. On y découvre le parcours de la canne au verre, les colonnes de cuivre et, pour les adultes, une dégustation encadrée. La période la plus vivante est la campagne sucrière. La dégustation se fait avec modération et jamais avant de reprendre la route.

