À Petit-Canal, un escalier de cinquante-quatre marches en pierre relie le port à l’esplanade de l’église. C’est par là que des hommes, des femmes et des enfants arrachés à l’Afrique étaient conduits, à leur descente des bateaux, vers le lieu où on les vendait. Devenu monument à la mémoire de l’esclavage et de son abolition, ce site est l’un des plus poignants de la Guadeloupe. On y vient non pour une simple visite, mais pour se souvenir et se recueillir.
Les Marches des Esclaves : 54 marches de mémoire face au port

Un lieu de mémoire majeur
Les Marches des Esclaves de Petit-Canal comptent parmi les hauts lieux de mémoire de la Guadeloupe. Cet escalier de cinquante-quatre marches en pierre de taille relie l’ancien port — lieu d’arrivée tragique des captifs déportés d’Afrique — à l’esplanade située devant l’église, où se tenaient autrefois les ventes d’êtres humains. Gravir ces marches, c’est suivre, à rebours, le chemin qu’empruntaient des femmes, des hommes et des enfants au sortir des cales, au terme d’une traversée atroce. Le lieu, à la fois sobre et puissant, dégage une force émotionnelle qui ne laisse personne indifférent. Ce site ne se résume pas à son escalier : il forme un ensemble mémoriel complet, ponctué de monuments et de symboles, qui invite à la réflexion sur l’une des pages les plus sombres de l’histoire de l’île et de l’humanité. Inscrit dans le circuit patrimonial de la Route de l’Esclave, initié sous l’égide de l’UNESCO pour préserver et transmettre la mémoire de la traite, il porte une vocation éducative essentielle. Ici, l’histoire n’est pas une abstraction : elle s’incarne dans la pierre, dans les noms gravés, dans le silence des lieux. C’est un espace de recueillement et de transmission, dont la visite oblige à l’humilité et au respect.
En pratique
| Critère | À retenir |
|---|---|
| Où | Petit-Canal, face au port; à ~30 km au nord de Pointe-à-Pitre |
| Accès | Libre et gratuit; bien indiqué depuis le centre du bourg |
| Stationnement | Face aux marches, au port de pêche, ou en haut côté église |
| Le monument | 54 marches gravées des noms d’ethnies africaines déportées |
| Autour | Buste de Delgrès, flamme éternelle, Monument de la Liberté |
| À proximité | Espace mémoriel, ancienne prison, port de pêche |
| À garder à l’esprit | Lieu de recueillement : visite dans le respect et la dignité |
Les noms gravés dans la pierre
La singularité la plus bouleversante du site tient aux plaques qui jalonnent les marches. Sur chacune figure le nom d’une ethnie africaine dont des membres furent arrachés à leur terre et déportés en Guadeloupe : Congos, Yorubas, Ibos, Ouolofs, Peuls, Bamilékés. Ces peuples venaient de régions très diverses du continent — du golfe de Guinée à l’embouchure du Congo, du Sénégal au Cameroun. En inscrivant ces noms dans la pierre, le monument rend hommage à la mémoire de ces hommes et de ces femmes, et rappelle la diversité des origines de celles et ceux qui, par leur souffrance et leur survie, ont profondément façonné la Guadeloupe d’aujourd’hui. Ces plaques ne sont pas de simples indications : elles donnent un visage et une identité à ce qui, trop souvent, reste une masse anonyme dans les récits historiques. Elles affirment que les personnes déportées n’étaient pas une marchandise sans histoire, mais les héritiers de cultures, de langues et de civilisations riches. En les nommant, le monument leur restitue une part de leur humanité et de leur dignité. Pour le visiteur, lire ces noms en gravissant les marches est une expérience forte, qui transforme la montée en un véritable cheminement de mémoire. C’est là toute la puissance de ce lieu : il fait de la pierre un témoignage, et du parcours une méditation.
Petit-Canal, port d’une histoire douloureuse
Pour comprendre les Marches des Esclaves, il faut connaître l’histoire de Petit-Canal. Cette commune du nord de la Grande-Terre fut, au temps de l’esclavage, un point d’arrivée des bateaux négriers et un centre de l’économie sucrière, fondée sur le travail forcé. Le port où accostaient les navires, devenu aujourd’hui un paisible port de pêche, fut le seuil par lequel des milliers de personnes déportées entrèrent dans l’enfer de la servitude. Les marches qui s’élèvent face à ce port matérialisent ce passage, du bateau à la place où se décidait leur sort. Non loin des marches commence le canal des Rotours, un ouvrage de sept kilomètres percé au début du XIXe siècle pour faciliter le transport du sucre. Il fut creusé par plusieurs centaines d’hommes, libres et esclaves, dont beaucoup périrent à la tâche. Ce détail, en apparence anecdotique, rappelle à quel point l’histoire économique de la région fut bâtie sur la souffrance et le sacrifice. Tout le paysage de Petit-Canal porte ainsi les traces de ce passé : le port, le canal, les vestiges sucriers et, bien sûr, ce monument exceptionnel qu’est l’escalier de la mémoire. Visiter les Marches, c’est donc aussi replacer ce lieu dans une histoire plus large, celle d’un territoire profondément marqué par la traite et l’esclavage.
Delgrès, la flamme et la Liberté
Le site s’organise autour de plusieurs monuments forts. Au pied des marches se dresse le buste de Louis Delgrès, figure emblématique de la résistance à l’esclavage. En 1802, alors que la France napoléonienne entreprenait de rétablir l’esclavage que la Révolution avait aboli, Delgrès prit la tête de la lutte. Après des jours de combat acharné, refusant de se rendre, il choisit de mourir libre avec environ trois cents de ses compagnons plutôt que de retomber en servitude. Sa devise, « vivre libre ou mourir », résonne encore aujourd’hui comme un symbole de courage et de dignité. Au pied de l’escalier se trouve aussi un immense tambour, un « ka », surmonté d’une flamme éternelle dédiée à la mémoire de l’esclave inconnu. Cette stèle fut inaugurée en mai 1994, à l’occasion du bicentenaire de la première abolition de l’esclavage. En haut des marches, le Monument de la Liberté, également appelé Tronc des Âmes, porte l’inscription « Liberté – 1848 », en référence à l’abolition définitive. La tradition rapporte qu’il renfermerait les fouets rendus par les maîtres lors de la libération, et certains le considèrent comme le plus ancien monument de l’île. Ensemble, ces éléments composent un parcours qui mène symboliquement de l’asservissement à la liberté conquise.
Un ensemble à découvrir avec recueillement
La visite ne s’arrête pas à l’escalier. Tout autour, plusieurs éléments complètent ce lieu de mémoire. Un espace mémoriel, inauguré récemment, présente sur ses panneaux les noms des dernières personnes libérées de l’esclavage à Petit-Canal en 1848 — plusieurs milliers de noms de famille, témoignages tangibles de ces vies enfin reconnues. À quelques centaines de mètres, l’ancienne prison, envahie par un imposant figuier dont les racines enserrent les murs, ajoute à l’atmosphère chargée d’histoire du site. Des peintures murales, dans les environs, évoquent elles aussi la mémoire de l’esclavage et de la résistance. En contrebas, le port de pêche, aujourd’hui paisible avec ses barques colorées, fut le théâtre de l’arrivée des bateaux négriers. Ce contraste entre la sérénité du lieu actuel et la gravité de son passé rend la visite d’autant plus saisissante. Non loin commence le canal des Rotours, percé au début du XIXe siècle au prix de nombreuses vies. Tout ici parle d’histoire et de mémoire. C’est pourquoi il convient d’aborder ce site avec le respect qu’il impose : non comme une curiosité touristique, mais comme un lieu de recueillement, où l’on vient honorer la mémoire des victimes et méditer sur cette histoire douloureuse qui a forgé l’identité guadeloupéenne.
Un devoir de mémoire et de transmission
Au-delà de son intérêt historique, le site des Marches des Esclaves remplit une mission essentielle : transmettre. À une époque où les derniers témoins directs ont disparu depuis longtemps, ces lieux de mémoire jouent un rôle irremplaçable pour que l’histoire de l’esclavage ne sombre pas dans l’oubli. Son inscription dans le circuit international de la Route de l’Esclave témoigne de cette ambition : préserver les traces, éduquer les générations, et reconnaître une histoire longtemps occultée. Chaque année, des commémorations rassemblent ici la population autour de la mémoire de l’abolition, perpétuant un travail collectif de souvenir. Pour les Guadeloupéens, ce monument est un élément fondateur de l’identité et de la dignité retrouvée. Il affirme que l’histoire des ancêtres déportés ne doit être ni cachée ni minimisée, mais regardée en face, avec gravité et fierté. Pour le visiteur venu d’ailleurs, c’est l’occasion d’une prise de conscience, d’une rencontre avec une histoire qui dépasse les frontières de l’île et interroge l’humanité tout entière. Se recueillir devant ces marches, lire ces noms, mesurer le chemin parcouru de l’asservissement à la liberté : voilà ce que propose ce lieu unique. Il ne s’agit pas seulement de se souvenir du passé, mais de porter, ensemble, la promesse que de telles atrocités ne se reproduisent jamais.
Note pour les visiteurs de passage
Les Marches des Esclaves sont une étape essentielle pour qui souhaite comprendre l’histoire et l’âme de la Guadeloupe. Le site est en accès libre, bien indiqué depuis le bourg de Petit-Canal, et l’on peut se garer face aux marches, du côté du port de pêche ou près de l’église. Prenez le temps de gravir lentement les marches, de lire les noms des ethnies, de vous arrêter devant chaque monument. Ce n’est pas un lieu que l’on traverse à la hâte : c’est un lieu que l’on écoute. Adoptez une attitude recueillie, parlez à voix basse, et si vous photographiez, faites-le avec retenue et respect, en gardant à l’esprit la gravité de ce que ces pierres représentent. La vue sur le port, depuis le haut des marches, est magnifique — mais elle prend ici une résonance particulière. Pour approfondir la visite, vous pouvez prolonger vers l’espace mémoriel et l’ancienne prison toute proche. Repartir de Petit-Canal, c’est emporter avec soi un peu de cette mémoire, et la promesse de ne pas oublier.
Questions fréquentes
Que sont les Marches des Esclaves ?
Un escalier de cinquante-quatre marches en pierre, à Petit-Canal, reliant l’ancien port à l’esplanade de l’église où se tenaient les ventes d’esclaves. C’est devenu un monument majeur à la mémoire de l’esclavage et de l’abolition.
Pourquoi des noms sur les marches ?
Chaque marche porte une plaque au nom d’une ethnie africaine déportée en Guadeloupe — Congos, Yorubas, Ibos, Ouolofs, Peuls, Bamilékés. C’est un hommage aux peuples arrachés à l’Afrique et à leur mémoire.
Qui était Louis Delgrès ?
Un héros de la résistance à l’esclavage. En 1802, refusant son rétablissement, il préféra mourir libre avec environ trois cents compagnons plutôt que de se rendre. Son buste se dresse au pied des marches.
Que signifie l’inscription « Liberté – 1848 » ?
Elle figure sur le Monument de la Liberté, en haut des marches, et rappelle l’abolition définitive de l’esclavage en 1848. La tradition dit que ce monument renfermerait les fouets rendus lors de la libération.
L’accès est-il payant ?
Non, le site est en accès libre et gratuit, bien indiqué depuis le centre du bourg. Plusieurs possibilités de stationnement existent à proximité des marches et du port.
Que voir à proximité ?
Un espace mémoriel listant les noms des dernières personnes libérées en 1848, l’ancienne prison envahie par un figuier, le port de pêche et des peintures murales. L’ensemble compose un parcours de mémoire cohérent.

