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Il y a dans la Grande-Terre un lieu qui ressemble à une machine à remonter le temps. À Morne-à-l'Eau, le Canal des Rotours file tout droit à travers la plaine et la mangrove, bordé de palétuviers, jusqu'à se jeter dans les eaux calmes du Grand Cul-de-Sac Marin. Aujourd'hui havre de paix où l'on glisse en kayak parmi les racines et les oiseaux, ce canal fut pourtant, voici près de deux siècles, un chantier titanesque et meurtrier : creusé à la main entre 1826 et 1830 par plusieurs centaines d'esclaves et d'hommes libres de couleur, il coûta la vie à une trentaine d'entre eux. C'est lui qui a fait naître la commune telle qu'on la connaît, lui qui a porté l'or blanc du sucre, et lui qui ouvre aujourd'hui les portes de l'une des plus belles mangroves de l'île. Cette page raconte son histoire, son écosystème et comment le parcourir.

Le canal en bref

Le Canal des Rotours est un canal de navigation d'environ 6 kilomètres, creusé au début du XIXe siècle sur le territoire de l'actuelle Morne-à-l'Eau. Il prend naissance dans la plaine de Grippon, au centre de la Grande-Terre, traverse le bourg et débouche, à hauteur de Vieux-Bourg, sur le Grand Cul-de-Sac Marin. Sur ses premiers kilomètres côté ouest, il s'enfonce dans la mangrove, en communication directe avec le lagon. C'est aujourd'hui un site de promenade et de découverte nature, prisé pour le kayak et toujours fréquenté par les pêcheurs.

InformationDétail
LocalisationMorne-à-l'Eau (97111), de Grippon à Vieux-Bourg
Coordonnées GPS16.34178, -61.47276
LongueurEnviron 6 km
Creusement1826-1830
DébouchéGrand Cul-de-Sac Marin (océan Atlantique), à Vieux-Bourg
Usages actuelsKayak, randonnée le long des berges, pêche, observation
AccèsLibre

Un chantier né d'une volonté de désenclavement

L'histoire du canal commence avec un homme : Jean-Julien Angot, baron des Rotours, nommé gouverneur de la Guadeloupe en 1826. Dès sa prise de fonction, il veut développer un réseau de voies navigables au centre de la Grande-Terre pour désenclaver les exploitations agricoles, alors prisonnières de terres difficiles d'accès. Le projet du canal de Morne-à-l'Eau, qui prendra son nom, répond à un triple objectif : permettre le transport des marchandises (au premier rang desquelles le sucre), désenclaver la zone vers Pointe-à-Pitre, et assécher de vastes étendues de marécages insalubres pour gagner des terres cultivables.

Le tracé n'est pas tout à fait inédit : le canal reprend en partie le lit d'un petit canal antérieur, issu de la ravine des Coudes. Mais l'ampleur des travaux est considérable. Réalisé entre 1826 et 1830, le chantier mobilise une main-d'œuvre de 200 à 400 hommes, libres et esclaves. Le travail est éprouvant, et l'addition humaine, lourde : une trentaine d'ouvriers y laissent la vie. Derrière le paysage paisible d'aujourd'hui, le Canal des Rotours est donc aussi un lieu de mémoire de l'esclavage et du labeur forcé qui ont façonné la Guadeloupe.

DateRepère
1826Jean-Julien Angot, baron des Rotours, nommé gouverneur
1826-1830Creusement du canal (200 à 400 hommes, libres et esclaves)
Une trentaine d'ouvriers morts pendant les travaux
1869Création de l'Usine centrale de Blanchet : essor du transport par chalands

Le canal qui a fait la commune

L'ouverture du Canal des Rotours a littéralement transformé le territoire. En rendant les terres accessibles et en asséchant les marécages, il a favorisé l'expansion de la culture de la canne à sucre et le développement de tout un bassin agricole. Le centre historique de l'ancienne paroisse, Vieux-Bourg, situé sur le littoral, a alors été transféré dans les terres, sur le site actuel de Morne-à-l'Eau. Autrement dit, c'est le canal qui a fixé l'emplacement et le destin de la commune : on a pu dire, sans exagérer, que c'est avec son ouverture que s'est organisée Morne-à-l'Eau.

Le canal prit toute sa dimension économique avec la création, en 1869, de l'Usine centrale de Blanchet. Des chalands chargés de canne et de sucre empruntaient alors la voie d'eau, et des sucreries s'élevèrent le long des berges — on a compté jusqu'à une vingtaine d'habitations. Le Canal des Rotours fut ainsi, pendant des décennies, l'artère vitale de l'économie sucrière locale, avant que le déclin de la canne et la modernisation des transports ne le laissent peu à peu à l'abandon.

La mangrove : un écosystème exceptionnel

C'est sans doute aujourd'hui le plus grand attrait du canal. Sur ses deux premiers kilomètres côté ouest, en communication directe avec le Grand Cul-de-Sac Marin, le Canal des Rotours traverse une véritable mangrove. Les berges se couvrent de palétuviers, ces arbres amphibies dont les racines plongent dans l'eau saumâtre. On y rencontre les quatre grands types : le palétuvier rouge (Rhizophora mangle), reconnaissable à ses racines-échasses, le palétuvier noir (Avicennia), le palétuvier gris (Conocarpus erectus) et le palétuvier blanc (Laguncularia racemosa).

Cet enchevêtrement de racines forme une nurserie naturelle, abri d'une faune riche. Les eaux abritent poissons et crustacés caractéristiques de la mangrove, dont plusieurs espèces de crabes — le crabe de palétuvier, le crabe à barbe, le petit crabe nageur, le crabe violoniste reconnaissable à son énorme pince. C'est d'ailleurs cette richesse en crabes qui nourrit la fameuse identité de Morne-à-l'Eau, capitale du crabe. Mammifères (mangoustes, rats, ratons), oiseaux d'eau et avifaune complètent ce tableau. Glisser en kayak dans ce dédale, dans une moiteur tropicale propice au silence, offre un visage de la Guadeloupe radicalement différent des plages de carte postale.

Habitant de la mangroveType
Palétuvier rouge (Rhizophora mangle)Arbre à racines-échasses
Palétuvier noir, gris, blancAutres espèces de palétuviers
Crabe de palétuvier, crabe à barbeCrustacés emblématiques
Crabe violonistePetit crabe à grosse pince
Mangoustes, ratons, ratsMammifères
Poissons, oiseaux d'eauFaune aquatique et avienne

D'une voie de travail à un lieu de loisir

Longtemps laissé à l'abandon après le déclin du sucre, le canal connaît depuis plusieurs années un renouveau. La commune a engagé des travaux de réaménagement des berges, avec un objectif à terme : permettre de relier le quartier de Blanchet à Vieux-Bourg en se promenant le long du canal, à pied, à vélo ou sur l'eau. L'idée est de transformer cet héritage industriel en itinéraire de découverte douce, mêlant patrimoine et nature.

Le canal s'inscrit aussi dans les traditions vivantes de la commune. Lors de la Fête du crabe, à Pâques, les promenades en canot vers le canal et la mangrove font partie des animations. Et au quotidien, les pêcheurs continuent de fréquenter ses eaux, perpétuant un usage qui remonte à la naissance même de l'ouvrage. De voie de travail à havre de paix, le Canal des Rotours a changé de fonction sans perdre son âme.

Informations pratiques et accès

InformationDétail
LocalisationMorne-à-l'Eau, accès par le bourg ou Vieux-Bourg
Coordonnées GPS16.34178, -61.47276
ActivitésKayak / canoë dans la mangrove, balade le long des berges
TarifAccès libre ; locations de kayak payantes selon prestataires
Durée1 h à une demi-journée selon l'activité
À prévoirChapeau, crème solaire, anti-moustiques, eau

On accède au canal par le bourg de Morne-à-l'Eau ou par Vieux-Bourg, à une vingtaine de minutes de Pointe-à-Pitre. Pour découvrir la mangrove, le mieux est la sortie en kayak ou canoë, proposée par des prestataires locaux : on pagaie au ras de l'eau, entre les palétuviers, à l'affût des crabes et des oiseaux. La balade à pied ou à vélo le long des berges est une alternative tranquille. Dans tous les cas, on prévoit chapeau, crème solaire, eau et de quoi se protéger des moustiques, particulièrement présents en zone humide.

Pour les résidents, le Canal des Rotours est un patrimoine de proximité aux multiples visages : lieu de mémoire de l'histoire sucrière et de l'esclavage, terrain de pêche, et désormais espace de loisir nature au cœur de la commune. Pour les visiteurs de passage, c'est une occasion rare de découvrir la mangrove guadeloupéenne autrement que depuis le rivage, dans une immersion paisible et dépaysante. À combiner sans hésiter avec les autres trésors de Morne-à-l'Eau — le cimetière à damiers et l'église Saint-André d'Ali Tur — pour une journée qui marie histoire, architecture et nature. En glissant sur ces eaux qui portèrent jadis les chalands de sucre, on touche du doigt deux siècles d'histoire guadeloupéenne, là où la main de l'homme et la force de la mangrove se rencontrent.

Questions fréquentes

Qui a fait creuser le Canal des Rotours et quand ?

Il a été creusé entre 1826 et 1830, à l'initiative du gouverneur Jean-Julien Angot, baron des Rotours, par 200 à 400 hommes libres et esclaves. Une trentaine y perdirent la vie.

À quoi servait-il ?

Au transport des marchandises (surtout le sucre), au désenclavement de la zone vers Pointe-à-Pitre, et à l'assèchement des marécages pour gagner des terres agricoles.

Quelle est sa longueur et où débouche-t-il ?

Environ 6 km, de la plaine de Grippon jusqu'au Grand Cul-de-Sac Marin, à hauteur de Vieux-Bourg.

Peut-on faire du kayak sur le canal ?

Oui, c'est même la meilleure façon de découvrir la mangrove qui borde ses premiers kilomètres. Des prestataires locaux proposent des locations.

Que peut-on observer dans la mangrove ?

Des palétuviers (rouge, noir, gris, blanc), de nombreux crabes (dont le crabe de palétuvier et le crabe violoniste), des poissons, des oiseaux d'eau et des mammifères comme la mangouste.

Que voir aux alentours ?

Le cimetière à damiers de Morne-à-l'Eau, l'église Saint-André et le bourg de Vieux-Bourg sur le littoral.