Sur la place de la Liberté, à Pointe-Noire, se dresse un bâtiment qui raconte à lui seul un pan entier de l'histoire guadeloupéenne : l'hôtel de ville, œuvre de l'architecte Ali Tur. Lignes épurées, toit-terrasse, béton armé : derrière cette élégance fonctionnelle se cache le récit d'une île qui se relève d'un cyclone meurtrier, et l'empreinte d'un homme qui a redessiné le visage public de la Guadeloupe dans les années 1930. Classée aux Monuments historiques, c'est l'une des mairies les mieux conservées de cet architecte de génie. Voici pourquoi cette halte, brève, en dit autant qu'un musée.
Mairie Ali Tur de Pointe-Noire

L'essentiel en un coup d'œil
Voici les repères essentiels en un coup d’œil.
| Repère | Détail |
|---|---|
| Quoi | Hôtel de ville (ancienne mairie), chef-d'œuvre d'Ali Tur |
| Où | Place de la Liberté, bourg de Pointe-Noire, côte ouest |
| Architecte | Ali-Georges Tur |
| Construit | 1931 (adjugé le 6 octobre 1931, 275 000 francs) |
| Style | Épuré, fonctionnel, béton armé (mouvance Art déco) |
| Protection | Inscrit aux Monuments historiques le 2 avril 1992 |
| L'ensemble | Mairie + 4 cases créoles + colonne républicaine (1889) |
| Visite | Extérieur libre ; environ 15 min, gratuit |
1928 : le cyclone qui a tout changé
Pour comprendre cette mairie, il faut remonter à une catastrophe. Le 12 septembre 1928, l'ouragan Okeechobee ravage la Guadeloupe : plus de 1 200 morts et la plupart des édifices publics détruits ou endommagés à travers toute l'île. Pointe-Noire, comme les autres communes, voit sa mairie rasée.
Face à l'ampleur des dégâts, l'État français lance un vaste programme de reconstruction, porté par le ministère des Colonies. L'objectif est double : relever les bâtiments publics, et marquer symboliquement le tricentenaire de la présence française dans l'île (1635-1935). Le gouverneur Tellier signe en avril 1929 un contrat confiant cette tâche à un architecte : Ali Tur. La mairie de Pointe-Noire, édifiée en 1931, est l'un des fruits de ce chantier titanesque.
Ali Tur : l'homme qui a reconstruit la Guadeloupe
C'est le personnage clé, et son histoire mérite d'être contée. Ali-Georges Tur est un architecte français né à Tunis (d'un père polytechnicien cévenol et d'une mère alsacienne). Élève des Beaux-Arts, il interrompt ses études pour partir au front en 1914, en revient avec une croix de guerre après quatre ans, puis reprend son cursus en 1919 et collectionne les distinctions (prix Nestor, grand prix de la décoration Rougevin). En 1925, il figure sur la liste des dix architectes du ministère des Colonies.
C'est ainsi qu'après le cyclone de 1928, il est appelé en Guadeloupe. Et l'ampleur de son œuvre est stupéfiante : entre 1931 et 1937, Ali Tur réalise près de 120 bâtiments publics sur l'archipel — mairies, écoles, églises, palais de justice, bureaux de poste, gendarmeries. Il a notamment signé, en Basse-Terre, le palais du gouverneur (actuelle préfecture), le palais du conseil général et le palais de justice ; les mairies de Pointe-Noire, d'Anse-Bertrand, du Lamentin et de Baillif ; les églises de Sainte-Anne et de Baie-Mahault. Difficile de visiter la Guadeloupe sans croiser son empreinte.
Voici un aperçu de quelques-unes de ses réalisations à travers l'archipel.
| Quelques œuvres d'Ali Tur en Guadeloupe | Commune |
|---|---|
| Mairies | Pointe-Noire, Anse-Bertrand, Lamentin, Baillif, Le Gosier |
| Édifices d'État | Préfecture, conseil général, palais de justice (Basse-Terre) |
| Églises | Sainte-Anne, Baie-Mahault |
| Autres | Postes de Bouillante et Vieux-Habitants, halle de Port-Louis |
Un style né de la contrainte cyclonique
Ce qui fait la beauté de ces bâtiments, c'est que leur esthétique découle directement de leur fonction. Marqué par la mouvance Art déco et les débuts du modernisme, Ali Tur travaille le béton armé dans un style épuré, aux lignes strictes et fonctionnelles — une rupture avec l'ornementation d'avant.
Mais surtout, il conçoit des édifices pensés pour résister aux cyclones, leçon directe de 1928. À Pointe-Noire, on retrouve les marqueurs de cette architecture intelligente :
- Un plan rectangulaire rappelant l'architecture locale.
- Un toit en terrasse, qui donne peu de prise aux vents cycloniques (à l'inverse d'une toiture en pente).
- Un système de persiennes et des plafonds hauts qui favorisent la ventilation naturelle dans la chaleur tropicale.
C'est de l'architecture bioclimatique avant l'heure : belle parce qu'adaptée, durable parce que pensée pour le climat de l'île. La mairie de Pointe-Noire est considérée comme l'une des mieux conservées de toute l'œuvre d'Ali Tur — d'où son intérêt patrimonial particulier.
L'ensemble de la place de la Liberté
La mairie ne se visite pas seule : elle forme un ensemble cohérent avec son environnement immédiat, lui aussi protégé. Sur la place de la Liberté, l'hôtel de ville est encadré par quatre cases créoles, l'ensemble ayant été conçu par Ali Tur entre 1930 et 1932. S'y ajoute une colonne républicaine surmontée d'un buste de Marianne peint, plus ancienne (édifiée en 1889 pour le centenaire de la Révolution française).
C'est tout cet ensemble — mairie, jardins, cases créoles et colonne républicaine — qui est inscrit au titre des Monuments historiques depuis le 2 avril 1992. La place raconte ainsi deux strates d'histoire : la République triomphante de 1889 et la reconstruction des années 1930.
Comment la découvrir
La mairie se trouve au cœur du bourg de Pointe-Noire, sur la côte sous-le-vent (ouest) de Basse-Terre. La visite est avant tout extérieure (c'est un bâtiment administratif en activité) : comptez 15 minutes pour en admirer la façade, les proportions, le toit-terrasse et l'ensemble de la place. C'est gratuit et accessible à tout moment.
Conseil : profitez-en lors d'une journée sur la côte ouest, en remontant vers Deshaies, ou au retour de la Route de la Traversée. Les Journées européennes du patrimoine (en septembre) sont l'occasion idéale, car l'intérieur est parfois ouvert et commenté à cette occasion.
Voici quelques étapes à combiner avec la visite, dans le bourg et aux alentours.
| À combiner à Pointe-Noire et alentours | Intérêt |
|---|---|
| Maison du Bois et Maison du Cacao | Le patrimoine artisanal et agricole de la commune |
| Église Notre-Dame-de-l'Assomption | L'autre monument du bourg |
| Plages de la côte ouest | Eaux calmes, abritées |
| Route de la Traversée | Forêt tropicale et Parc national |
| Deshaies | Plage de Grande Anse, jardin botanique |
Pour le résident, pour le visiteur
Pour un Pointe-Noirien, la mairie est le cœur civique du bourg et une fierté patrimoniale : le symbole d'une commune qui s'est relevée, et l'un des plus beaux témoignages de l'âge d'or architectural de la Guadeloupe.
Pour un visiteur, c'est une clé de lecture précieuse. S'arrêter cinq minutes devant cette façade, c'est comprendre d'un coup l'histoire de l'île au XXe siècle : le traumatisme du cyclone de 1928, l'effort de reconstruction, et le génie d'un architecte qui a su marier modernité, élégance et résistance aux éléments. Une fois qu'on a l'œil, on reconnaît la « patte Ali Tur » dans toute la Guadeloupe — et cette mairie est l'un des meilleurs endroits pour l'apprendre.
Questions fréquentes
Qui était Ali Tur ?
Un architecte français né à Tunis, mandaté par le ministère des Colonies pour reconstruire les édifices publics de la Guadeloupe après l'ouragan de 1928. Entre 1931 et 1937, il a réalisé près de 120 bâtiments sur l'île (mairies, églises, écoles, palais), dans un style épuré et fonctionnel.
Pourquoi cette mairie est-elle remarquable ?
Construite en 1931, c'est l'une des mairies les mieux conservées de l'œuvre d'Ali Tur. Son architecture anticyclonique (toit-terrasse, persiennes, plafonds hauts, béton armé) illustre parfaitement le style et l'ingéniosité de l'architecte.
Est-elle classée ?
Elle est inscrite aux Monuments historiques depuis le 2 avril 1992, avec son ensemble : les quatre cases créoles de la place et la colonne républicaine au buste de Marianne (1889).
Peut-on la visiter ?
L'extérieur se découvre librement (c'est un bâtiment administratif en activité), en une quinzaine de minutes. L'intérieur peut être accessible lors des Journées du patrimoine en septembre.
Où se trouve-t-elle ?
Sur la place de la Liberté, au cœur du bourg de Pointe-Noire, sur la côte sous-le-vent (ouest) de Basse-Terre.
Que voir d'autre dans le secteur ?
La Maison du Bois et la Maison du Cacao de Pointe-Noire, l'église du bourg, les plages de la côte ouest, la Route de la Traversée et, plus au nord, Deshaies et son jardin botanique.

