Derrière ce nom presque festif se cache l’un des épisodes les plus tragiques et les plus importants de l’histoire guadeloupéenne. La Mare au Punch, à Grand-Bourg de Marie-Galante, n’est pas un monument bâti : c’est une mare ordinaire, sur l’ancienne Habitation Pirogue, devenue lieu de mémoire. En juin 1849, un an après l’abolition de l’esclavage, des affranchis venus voter pour la première fois y affrontèrent la fraude et la répression. Le sang versé, le sucre et le rhum d’une usine déversés dans l’eau : la mare en a gardé le nom. Cette page raconte ce qui s’est joué ici, ce qu’on y voit aujourd’hui, et pourquoi ce lieu compte tant.
La Mare au Punch

Un nom qui dit une tragédie
« Mare au Punch » : l’expression prête à sourire, elle désigne pourtant un drame. Le nom vient d’un geste de colère et de désespoir : en 1849, une population révoltée déversa dans cette mare toute la production de sucre et de rhum de l’usine de Pirogue, créant littéralement un « punch géant ». L’image, presque absurde, fixe pour toujours le souvenir d’une nuit de violence. Comprendre la Mare au Punch, c’est donc accepter d’entendre une histoire difficile — celle de la difficile conquête de la citoyenneté par les nouveaux affranchis, dans une société où les anciens maîtres n’entendaient pas céder le pouvoir. Ce n’est pas une simple curiosité touristique : c’est un lieu où l’on vient se souvenir.
Le contexte : voter pour la première fois
Pour saisir l’événement, il faut revenir à mai 1848 : l’abolition définitive de l’esclavage dans les colonies françaises. À Marie-Galante, la nouvelle est fêtée pendant trois jours et trois nuits, notamment autour de la mare de l’Habitation Pirogue. Mais l’émancipation juridique ne fait pas disparaître les rapports de domination : les anciens propriétaires gardent la terre, les usines et, souvent, le pouvoir local. Un an plus tard, en juin 1849, ont lieu les premières élections législatives au suffrage universel masculin auxquelles participent les nouveaux affranchis. L’enjeu est immense : pour des hommes qui étaient esclaves la veille, le bulletin de vote est l’instrument concret de leur liberté retrouvée. Deux listes s’opposent : celle des abolitionnistes, menée par Victor Schœlcher et Auguste-François Perrinon, et celle de Bissette et Richard, soutenue par Théophile Botreau-Roussel-Bonneterre — propriétaire de l’Habitation Pirogue et maire de Grand-Bourg campagne.
La fraude et l’étincelle
L’élection se tient à la mairie, installée dans l’habitation même — déjà, le décor dit le rapport de force. Le maire, voulant tromper des électeurs pour la plupart illettrés, fait distribuer des bulletins ne portant que les noms de ses candidats, Bissette et Richard. La manœuvre est grossière mais efficace face à des hommes qui ne savent pas lire. C’est là qu’intervient une figure clé : Jean-François Germain, secrétaire du Comité républicain de Marie-Galante. Comprenant la supercherie, il déchire les bulletins frauduleux. Il est immédiatement arrêté et conduit sous escorte à Grand-Bourg pour y être emprisonné. Cette arrestation met le feu aux poudres : la population, qui pressentait la tromperie, bascule dans la révolte.
La répression et les représailles
La suite est sanglante. La foule des affranchis se dirige vers la mairie et l’Habitation Pirogue pour exiger justice. La milice reçoit l’ordre de tirer à vue. La fusillade fait de nombreuses victimes — les estimations, selon les sources, vont de plusieurs dizaines à une centaine de morts. C’est l’un des épisodes les plus meurtriers de l’après-abolition aux Antilles. En représailles, la population révoltée incendie la mairie et saccage l’habitation Pirogue — maison principale, sucrerie, dépendances. Et c’est là que naît le nom du lieu : toute la production de sucre et de rhum de l’usine est déversée dans la mare voisine. Le maire et sa famille prennent la fuite. Plus de deux cents personnes sont arrêtées. Le morne tout proche, autrefois appelé Tartenson, sera désormais nommé Morne Rouge, en hommage au sang versé.
« L’affaire de Marie-Galante » : un déni de démocratie
Au-delà du drame humain, l’événement a une portée politique majeure, connue sous le nom d’« affaire de Marie-Galante ». Car la volonté des électeurs était pourtant claire : à l’échelle de la Guadeloupe, Schœlcher obtient autour de 14 000 voix et Perrinon presque autant, contre environ 4 200 à leurs adversaires. Les abolitionnistes sont largement élus. Mais les graves incidents de Marie-Galante servent de prétexte. Des manœuvres politiques à l’Assemblée nationale aboutissent à l’invalidation des résultats du scrutin pour l’ensemble de la Guadeloupe. Autrement dit : la fraude et la répression locales finissent par annuler une victoire démocratique à l’échelle de toute la colonie. Un procès se tient en 1850, donnant lieu à des condamnations parfois très lourdes. Victor Schœlcher lui-même consacrera un ouvrage à cette affaire, « Le procès de Marie-Galante ». La Mare au Punch raconte donc deux choses à la fois : la soif de liberté et de citoyenneté des nouveaux affranchis, et la violence avec laquelle on a cherché à la leur refuser. Un détail en dit long sur la lenteur du changement : il faudra attendre 1920 pour que des descendants d’esclaves deviennent enfin propriétaires d’une sucrerie à Marie-Galante.
Les figures de 1849
Derrière l’événement, des hommes, dont les trajectoires éclairent l’époque. Les connaître aide à mesurer ce qui se jouait. Victor Schœlcher et Auguste-François Perrinon Schœlcher est la grande figure de l’abolition de 1848 ; son nom reste attaché à la liberté retrouvée. Élu à la fois en Martinique et à Marie-Galante, il cède son siège à son suppléant. Perrinon, son colistier, était un officier d’artillerie né en Martinique, abolitionniste convaincu et commissaire de la République chargé d’appliquer l’abolition. Leur liste incarnait l’espoir d’une égalité réelle. Louisy Mathieu, l’affranchi devenu député Symbole fort : c’est à Louisy Mathieu, jeune affranchi, que Schœlcher cède son siège. Voir un ancien esclave siéger comme représentant du peuple, un an à peine après l’abolition, donnait corps à la promesse de la citoyenneté — et expliquait la férocité de ceux qui voulaient l’empêcher. Jean-François Germain, l’homme qui a dit non Secrétaire du Comité républicain de Marie-Galante, c’est lui qui démasque la fraude et déchire les bulletins truqués, déclenchant la suite. Son geste, celui d’un homme refusant qu’on vole le vote des siens, résume tout l’enjeu : la dignité du citoyen contre la ruse des puissants. Il paya son courage de son arrestation.
La Mare au Punch dans la mémoire guadeloupéenne
La Mare au Punch n’est pas un cas isolé : elle fait partie d’un réseau de lieux qui, en Guadeloupe, portent la mémoire de l’esclavage et des luttes pour la liberté — du Fort Delgrès à Basse-Terre, haut lieu de la résistance de 1802, au Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre, centre caraïbéen d’expressions et de mémoire de la traite. Chacun de ces sites éclaire une facette d’une même histoire : celle d’un peuple qui a dû conquérir, par étapes et dans la douleur, sa liberté puis son égalité. Ce qui rend la Mare au Punch singulière, c’est qu’elle ne parle pas de l’esclavage lui-même, mais de l’après : du moment où des hommes libres découvrent que la liberté sur le papier ne suffit pas, et qu’il faut encore se battre pour que le vote, l’égalité et la justice deviennent réels. C’est une leçon très actuelle sur la fragilité des droits démocratiques. À ce titre, le site est régulièrement au cœur des commémorations liées à l’abolition et à la mémoire de l’esclavage, moments où l’île honore celles et ceux qui sont tombés ici.
Ce qu’on voit aujourd’hui
Soyons clairs pour éviter toute fausse attente : la Mare au Punch n’est pas un monument spectaculaire. C’est avant tout un espace naturel — une mare, sur l’ancien territoire de l’habitation Pirogue — dont toute la force tient à ce qu’elle évoque. On vient ici pour ressentir un lieu et méditer une histoire, pas pour admirer une architecture. Sur place, deux éléments donnent corps au souvenir :
- Une stèle à la mémoire des martyrs se dresse à proximité de la mare, rappelant les victimes de la répression de 1849.
- En face, on peut encore observer quelques vestiges de l’ancienne usine de Pirogue — témoins matériels de l’habitation sucrière détruite. Le contraste est saisissant : un lieu aujourd’hui paisible, presque banal, qui fut le théâtre d’une nuit de sang. C’est précisément ce silence des lieux qui rend la visite forte, pour peu qu’on en connaisse l’histoire — d’où l’importance des panneaux explicatifs et de la médiation.
Un lieu de mémoire et de transmission
La Mare au Punch dépasse le cadre de Marie-Galante : c’est un site de mémoire de l’esclavage et de ses suites, référencé comme tel bien au-delà de la Guadeloupe. Il s’inscrit dans une histoire plus large, celle des luttes pour l’égalité réelle après l’abolition formelle. Le lieu a aussi une forte vocation pédagogique. Son histoire est utilisée dans l’enseignement — elle s’inscrit dans les programmes d’Histoire et d’enseignement moral et civique — car elle illustre parfaitement la difficile acquisition du statut de citoyen et des libertés fondamentales par les anciens esclaves. Pour les familles guadeloupéennes, et particulièrement marie-galantaises, c’est un lieu où transmettre aux enfants une part essentielle de leur histoire : celle de leurs ancêtres qui ont risqué et parfois donné leur vie pour le droit de vote. Visiter la Mare au Punch, c’est donc poser un acte de mémoire. On y vient en silence, avec respect, comme devant n’importe quel lieu où des hommes sont morts pour leur liberté. C’est aussi une façon de rappeler que la démocratie et l’égalité ne furent pas données : elles furent arrachées, au prix fort.
Comment s’y rendre
La Mare au Punch se trouve sur la commune de Grand-Bourg, au sud-ouest de Marie-Galante (la capitale de l’île, port d’arrivée des ferries et aérodrome). Depuis Grand-Bourg, on emprunte la route qui mène vers Ducos ; à la section Pirogue, sur la droite, on aperçoit la mare chargée d’histoire. Le site est en accès libre. La visite est courte : c’est une halte de recueillement et de lecture des panneaux, plus qu’une longue découverte. On peut facilement l’intégrer à un tour de l’île, entre une distillerie, une plage et un autre site patrimonial. Pour en tirer le meilleur, mieux vaut connaître l’histoire à l’avance (ou la lire sur place avec attention) : sans elle, on ne verrait qu’une mare ; avec elle, on voit un pan entier de l’histoire antillaise.
En pratique
| Critère | À retenir |
|---|---|
| Nature du lieu | Lieu de mémoire (mare + stèle + vestiges d’usine), pas un monument bâti |
| Localisation | Section Pirogue, Grand-Bourg, Marie-Galante ; route de Grand-Bourg vers Ducos, sur la droite |
| Événement | Nuit du 24 au 25 juin 1849, un an après l’abolition de mai 1848 |
| Ce qui s’est passé | Fraude électorale, révolte des affranchis, répression sanglante, usine saccagée |
| Origine du nom | Sucre et rhum de l’usine déversés dans la mare : un « punch géant » |
| À voir sur place | La mare, la stèle aux martyrs, les vestiges de l’usine de Pirogue, les panneaux |
| Accès / durée | Libre ; visite courte, de recueillement |
| À combiner | Distilleries, plages et sites patrimoniaux de Marie-Galante |
Note pour les visiteurs de passage
Si vous visitez Marie-Galante pour ses plages, son rhum et ses moulins, accordez une heure à la Mare au Punch : c’est l’envers, indispensable, de la carte postale. L’île « aux cent moulins » doit toute sa richesse sucrière au travail forcé de milliers d’esclaves, et ce site rappelle ce que l’émancipation a coûté. Renseignez-vous sur l’histoire avant d’y aller (les panneaux sur place aident), et abordez le lieu avec le respect qu’on doit à un mémorial. Ce n’est pas un « spot » photo : c’est un moment de compréhension. Vous repartirez avec une vision bien plus juste et plus profonde de la Guadeloupe.
Questions fréquentes
Pourquoi ce lieu s’appelle-t-il « Mare au Punch » ?
Parce qu’en juin 1849, lors d’une révolte, la population a déversé dans la mare tout le sucre et le rhum de l’usine de Pirogue, formant un « punch géant ». Le nom garde la mémoire de cet épisode tragique.
Que s’est-il réellement passé ?
Lors des premières élections auxquelles participaient les nouveaux affranchis, le maire a organisé une fraude. La révolte qui a suivi a été réprimée dans le sang (plusieurs dizaines à une centaine de morts), l’usine a été saccagée, et plus de 200 personnes arrêtées.
Qu’est-ce que « l’affaire de Marie-Galante » ?
Les incidents ont servi de prétexte à l’invalidation, par l’Assemblée nationale, des résultats du scrutin pour toute la Guadeloupe — alors que les abolitionnistes Schœlcher et Perrinon avaient été largement élus. Un procès a suivi en 1850.
Que voit-on sur place aujourd’hui ?
Une mare dans un cadre naturel, une stèle à la mémoire des martyrs, des vestiges de l’ancienne usine de Pirogue, et des panneaux explicatifs. C’est un lieu de mémoire, pas un monument architectural.
Où se situe la Mare au Punch ?
À la section Pirogue, sur la commune de Grand-Bourg à Marie-Galante, le long de la route qui mène de Grand-Bourg vers Ducos. L’accès est libre.
Est-ce intéressant pour les enfants ?
Oui, c’est même un support pédagogique reconnu (programmes d’Histoire et d’EMC). À condition d’expliquer l’histoire avec des mots adaptés, c’est une leçon forte sur la liberté, la citoyenneté et l’égalité.

