Le long de la route, à Desbonnes, de hautes structures de métal rouillé et de pierre se dressent, envahies par la végétation tropicale. Ce sont les vestiges de l’usine de Grosse Montagne, la dernière unité sucrière qui ait fonctionné en Basse-Terre. Fermée en 1995, elle témoigne de tout un pan de l’histoire industrielle et ouvrière de la Guadeloupe. Un lieu de mémoire émouvant — à contempler, mais sans y pénétrer, car le site, en ruine, est aujourd’hui dangereux et interdit d’accès.
L’usine de Grosse Montagne : mémoire sucrière du Lamentin

La dernière usine sucrière de la Basse-Terre
L’usine de Grosse Montagne occupe une place particulière dans l’histoire de la Guadeloupe : elle fut la dernière unité sucrière en activité de toute la Basse-Terre. Son histoire s’inscrit dans la grande mutation industrielle de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, lorsque de vastes usines centrales, s’appuyant sur de grandes surfaces agricoles, vinrent peu à peu remplacer les anciennes habitations-sucreries et les ateliers privés. Cette concentration de la production visait à accroître la rentabilité du sucre, dans un contexte de modernisation de l’industrie après l’abolition de l’esclavage. Le complexe de Grosse Montagne démarra à la fin du XIXe siècle par une distillerie, à laquelle fut adjointe, en 1925, une importante unité sucrière. L’usine devint alors un pôle économique majeur du Lamentin : les planteurs et les habitations des environs — Merlande, Caféière, Douillard et d’autres — y apportaient leur récolte de canne. À son apogée, l’usine broyait jusqu’à deux cent cinquante mille tonnes de canne par an, et produisait également du rhum, sous une marque devenue célèbre. Pendant des décennies, Grosse Montagne fit vivre une grande partie de la population locale, et façonna le paysage comme l’économie de la commune.
En pratique
| Critère | À retenir |
|---|---|
| Accès | Site en ruine, dangereux et interdit d’accès : ne pas y pénétrer |
| Lieu | Desbonnes, le long de la route Prise d’Eau – Lamentin |
| Statut | Vestiges de la dernière usine sucrière de Basse-Terre |
| Fermée | En 1995, après plus d’un siècle d’activité |
| À voir | Structures industrielles envahies par la végétation (depuis la route) |
| Intérêt | Mémoire industrielle, ouvrière et sucrière de la Guadeloupe |
| À combiner | Patrimoine et nature du Lamentin (Ravine Chaude, mangrove) |
La fin d’une époque
Le déclin de Grosse Montagne fut le résultat de plusieurs facteurs conjugués. La concurrence internationale, notamment celle du sucre produit à moindre coût ailleurs dans le monde, fragilisa peu à peu l’économie sucrière locale. À cela s’ajoutèrent des difficultés de gestion et, surtout, le manque de cannes : le passage dévastateur du cyclone Hugo, en 1989, décima de nombreuses plantations de la région, portant un coup sévère à l’approvisionnement de l’usine. Affaiblie, l’usine ne put se reléver, et cessa définitivement son activité en 1995. Cette fermeture marqua profondément la population lamentinoise, très attachée à son héritage ouvrier. Pour beaucoup de familles, Grosse Montagne n’était pas qu’une usine : c’était un lieu de travail, de transmission, et un symbole d’une époque où la canne rythmait la vie de toute la commune. Sa disparition sonna la fin d’une ère pour le Lamentin, comme pour la Basse-Terre tout entière, qui perdait là sa dernière grande usine à sucre. Les vestiges qui subsistent aujourd’hui sont donc chargés d’une mémoire forte, celle de générations d’ouvriers et de planteurs qui firent vivre cette industrie.
Comment fonctionnait une usine centrale
Pour mesurer ce que représentait Grosse Montagne, il faut comprendre le rôle d’une usine centrale dans l’économie sucrière. Contrairement aux petites habitations-sucreries d’autrefois, qui traitaient la canne de leur seul domaine, l’usine centrale était conçue pour broyer la récolte de nombreuses exploitations à la fois. La canne, coupée dans les champs alentour, était acheminée vers l’usine, parfois par des réseaux de petits chemins de fer agricoles. Là, elle était broyée par de puissants moulins mécaniques pour en extraire le jus, qui était ensuite cuit et transformé en sucre cristallisé à grande échelle. Ce modèle industriel exigeait d’importants investissements en machines — chaudières, générateurs de vapeur, colonnes — et une organisation rigoureuse. Il employait une main-d’œuvre nombreuse, des ouvriers d’usine aux coupeurs de canne, en passant par les mécaniciens et les transporteurs. Toute une communauté vivait ainsi au rythme de la campagne sucrière, cette période de récolte et de broyage qui s’étalait sur plusieurs mois. À Grosse Montagne, les sous-produits de la fabrication du sucre alimentaient en outre la distillerie, qui produisait le rhum : rien ne se perdait. C’est tout cet écosystème industriel et humain que les vestiges actuels donnent à imaginer, derrière le silence des machines immobiles.
Un témoignage à préserver
Que reste-t-il aujourd’hui de Grosse Montagne ? Des structures industrielles imposantes, des machines, des roues et des bâtiments peu à peu reconquis par la végétation tropicale. Situés de part et d’autre de la route, ces vestiges offrent un spectacle saisissant, presque romantique, où la nature reprend ses droits sur l’industrie humaine. Le lieu attire les amateurs de patrimoine et de photographie, fascinés par cette esthétique des ruines et par la mémoire qu’elles portent. Plusieurs artistes et photographes s’y sont d’ailleurs intéressés, voyant dans ces vestiges un puissant témoignage du temps qui passe. L’avenir du site reste cependant incertain. En 2012, un projet de réhabilitation et d’ouverture au public avait été envisagé, donnant lieu à une opération de nettoyage à laquelle participèrent de nombreux bénévoles. Mais ce projet n’eut malheureusement pas de suite, et les ruines demeurent aujourd’hui à l’abandon, interdites d’accès pour des raisons de sécurité. Beaucoup espèrent qu’un jour, ce patrimoine industriel pourra être valorisé et transmis, comme l’a été le château Murat à Marie-Galante. En attendant, Grosse Montagne demeure un lieu de mémoire à respecter, témoin silencieux d’une histoire qui a façonné la Guadeloupe.
Mémoire de la canne et de l’esclavage
Évoquer l’histoire sucrière de la Guadeloupe, c’est aussi rappeler ses racines douloureuses. Si Grosse Montagne, fondée après l’abolition de 1848, relève de l’ère industrielle, l’économie de la canne qui l’a précédée reposa pendant des siècles sur le travail forcé des personnes réduites en esclavage. Cette mémoire reste présente au Lamentin, qui abrite l’un des rares monuments de Guadeloupe dédiés à la commémoration de l’esclavage : un édifice de larges pierres encerclées de massives chaînes, symbole de l’asservissement et hommage à celles et ceux qui le subirent. Ainsi, derrière l’histoire industrielle de Grosse Montagne se profile une histoire humaine plus longue et plus grave, celle de la société de plantation et de ses inégalités. Les usines centrales, qui modernisèrent la production sucrière après l’abolition, employèrent une main-d’œuvre souvent issue des anciens esclaves et de leurs descendants, dans des conditions de travail difficiles. Connaître cette histoire complète, dans toutes ses dimensions, permet d’aborder les vestiges de Grosse Montagne avec le recul et le respect qu’ils méritent. Ce ne sont pas de simples ruines pittoresques : ce sont les traces d’un monde, de ses labeurs et de ses peines, qu’il importe de ne pas oublier.
Note pour les visiteurs de passage
Les vestiges de l’usine de Grosse Montagne intéresseront les visiteurs curieux d’histoire et de patrimoine industriel, en complément des autres découvertes du Lamentin. Le site se trouve à Desbonnes, le long de la route, et ses imposantes structures sont visibles depuis la voie publique. Un point essentiel, toutefois : ces ruines sont à l’abandon, instables et interdites d’accès. Il ne faut en aucun cas tenter d’y pénétrer, sous peine de réels dangers — effondrements, métal rouillé, sols incertains. Contentez-vous d’observer et de photographier l’ensemble depuis l’extérieur, ce qui suffit à mesurer l’ampleur du lieu et son atmosphère singulière. Abordez ce vestige comme un lieu de mémoire, en gardant à l’esprit l’histoire ouvrière et sucrière qu’il incarne. Vous pouvez combiner cette halte avec la découverte de Ravine Chaude ou de la mangrove du Grand Cul-de-Sac Marin, pour une vision complète du Lamentin, entre nature, bien-être et patrimoine.
Questions fréquentes
Où se trouvent les vestiges de Grosse Montagne ?
À Desbonnes, sur la commune du Lamentin, le long de la route reliant Prise d’Eau à Lamentin. Les structures occupent les deux côtés de la route et sont visibles depuis la voie publique.
Peut-on visiter l’usine ?
Non. Le site est en ruine, dangereux et interdit d’accès. On peut l’observer et le photographier depuis l’extérieur, mais il ne faut pas pénétrer dans les bâtiments, au risque d’accidents graves.
Pourquoi l’usine est-elle célèbre ?
Parce qu’elle fut la dernière usine sucrière en activité de la Basse-Terre, fermée en 1995. Elle broyait jusqu’à 250 000 tonnes de canne par an et produisait aussi du rhum.
Pourquoi a-t-elle fermé ?
À cause de la concurrence internationale, de difficultés de gestion et du manque de cannes, aggravé par les dégâts du cyclone Hugo en 1989. L’activité a cessé définitivement en 1995.
Le site sera-t-il réhabilité ?
Un projet d’ouverture au public avait été envisagé en 2012, avec une opération de nettoyage, mais il n’a pas abouti. L’avenir du site reste incertain; beaucoup espèrent sa valorisation future.
Quel rapport avec la mémoire de l’esclavage ?
L’usine, fondée après l’abolition de 1848, relève de l’ère industrielle, mais l’économie de la canne qui l’a précédée reposait sur l’esclavage. Le Lamentin abrite d’ailleurs un monument dédié à cette mémoire.

