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Vous êtes passé devant cent fois. Peut-être mille. Rue Peynier, à deux pas du marché, dans le brouhaha des klaxons et des vendeurs de bokits, il y a cet homme de bronze qui regarde droit devant lui, immobile au milieu d'une ville qui ne s'arrête jamais. Vous l'avez sans doute croisé sans le voir, comme on croise un meuble familier qui finit par se fondre dans le décor. Et pourtant, ce monsieur figé sur son socle a quelque chose à vous dire. Quelque chose qui touche au plus intime de ce que vous êtes, de ce qu'est cette île, de ce que furent vos arrière-arrière-grands-parents. Arrêtez-vous, une fois. Levez les yeux. Vous êtes face au monument à Victor Schœlcher, l'un des plus hauts lieux de mémoire de Pointe-à-Pitre, et il raconte l'histoire d'une liberté arrachée.

Ce n'est pas une statue de plus. Dans une ville qui en compte plusieurs, celle-ci porte un poids particulier, parce qu'elle évoque l'événement fondateur de la Guadeloupe contemporaine : l'abolition de l'esclavage. Le bronze est froid, mais ce qu'il commémore brûle encore dans la mémoire collective. Et le plus beau, c'est que tout cela se trouve là, à portée de main, en plein cœur du quartier historique, accolé à l'un des plus anciens musées de l'archipel. On a coutume de chercher la mémoire dans les grands sanctuaires, et on oublie qu'elle attend parfois, patiente, au coin d'une rue commerçante que l'on arpente sans y penser. Voici pourquoi ce monument mérite que vous lui accordiez, enfin, le regard qu'il appelle.

Un homme, un décret, une rupture

Pour comprendre la statue, il faut comprendre l'homme. Victor Schœlcher n'était pas guadeloupéen. Il n'était même pas particulièrement antillais d'origine : fils d'un fabricant de porcelaine parisien, il était destiné à reprendre l'entreprise familiale. Le destin, et un voyage, en ont décidé autrement. Envoyé aux Amériques pour les affaires de porcelaine de la maison familiale, le jeune Schœlcher découvre de ses propres yeux la réalité de l'esclavage. Ce qu'il voit le bouleverse. Il rentre en France transformé, et consacre désormais sa vie, sa plume et son énergie politique à une seule cause : l'abolition. Journaliste, pamphlétaire, voyageur, il accumule les enquêtes, multiplie les écrits, harcèle l'opinion. Il ne se contente pas d'une indignation de salon : il documente, il argumente, il rend la cause impossible à ignorer.

Le combat est long, semé d'oppositions féroces. Les intérêts économiques liés à l'économie de plantation sont colossaux, et toute une partie de la société coloniale ne veut rien lâcher. Le sucre fait vivre des fortunes, et derrière ces fortunes, des familles, des banques, des réseaux d'influence qui pèsent jusqu'au cœur de l'État. Mais la révolution de février 1848 ouvre une fenêtre. Devenu sous-secrétaire d'État à la Marine et aux Colonies dans le gouvernement provisoire de la Deuxième République, Schœlcher pousse à la décision et préside la commission chargée de préparer l'émancipation. C'est de ce travail que sort le décret du 27 avril 1848 qui abolit définitivement l'esclavage dans les colonies françaises. Définitivement, parce qu'une première abolition de 1794 avait été suivie d'un rétablissement honteux sous Napoléon, en 1802. Cette fois, il n'y aura pas de retour en arrière.

En Guadeloupe, la nouvelle se concrétise quelques semaines plus tard. C'est le 27 mai 1848 que la liberté est proclamée sur l'île, sous l'autorité du gouverneur Layrle, qui anticipe d'ailleurs l'application officielle du décret pour désamorcer une situation explosive. Des dizaines de milliers de femmes et d'hommes deviennent libres, citoyens, maîtres de leur propre existence. C'est cette rupture, cette bascule d'un monde à l'autre, que la statue de Pointe-à-Pitre fixe pour l'éternité. Mais Schœlcher n'a pas libéré seul, et il faut le rappeler avec force : les esclaves eux-mêmes, par leurs révoltes, leurs marronnages et leur résistance permanente, ont été les premiers artisans de leur liberté. Le décret n'a fait que reconnaître en droit ce que tout un peuple réclamait depuis des générations. Le bronze porte le visage d'un homme ; il devrait aussi évoquer la multitude qui l'a précédé.

Une statue née de la reconnaissance

Le monument que vous voyez aujourd'hui n'a pas toujours été là. Il a été inauguré le 14 juillet 1913, soit soixante-cinq ans après l'abolition, à une époque où la Troisième République aimait inscrire dans la pierre et le bronze les figures de ses grands hommes. Choisir le 14 juillet, jour de fête nationale, n'avait rien d'innocent : on rattachait ainsi la mémoire de l'abolition au grand récit républicain de la liberté. L'inauguration se déroula sous l'autorité du gouverneur de l'époque, Émile Merwart, dans une Guadeloupe qui tenait à honorer publiquement celui dont le nom était devenu synonyme d'émancipation.

L'emplacement, lui non plus, ne doit rien au hasard. On a dressé le monument là où, selon la mémoire locale, l'abolition avait été proclamée en 1848. La statue ne se contente donc pas de représenter un homme : elle marque un lieu, elle plante un repère à l'endroit même de la bascule historique. C'est une nuance précieuse pour le résident. Vous ne regardez pas seulement un portrait honorifique ; vous vous tenez sur une terre où s'est jouée, concrètement, la liberté de vos ancêtres.

Le buste a cherché à rendre la dignité et la gravité de l'homme plutôt qu'une grandeur héroïque tapageuse. Pas de geste théâtral, pas de bras tendu vers l'horizon : un visage, une présence, une fermeté. C'est précisément cette sobriété qui fait la force du monument. Il ne cherche pas à impressionner, il invite au recueillement. Détail savoureux pour qui aime l'histoire dans ses plis : la dédicace gravée comporte de petites erreurs sur les dates de naissance et de mort de Schœlcher. La pierre officielle, censée fixer la vérité pour les siècles, s'est trompée d'un jour. Preuve que même les monuments sont des œuvres humaines, faillibles, et qu'il faut toujours les regarder d'un œil curieux plutôt que dévot.

Le musée Schœlcher, juste derrière

Impossible de parler du monument sans parler du musée qui le jouxte, au 24 rue Peynier. C'est l'un des plus anciens musées de Guadeloupe, inauguré le 21 juillet 1887, jour anniversaire des 83 ans de Schœlcher, et il a une histoire singulière. Victor Schœlcher, grand collectionneur, avait réuni au fil de sa vie un ensemble d'objets d'art : sculptures, porcelaines, pièces antiques d'inspiration romaine et égyptienne, témoins de ses voyages et de sa curiosité encyclopédique. Vers la fin de sa vie, il décide d'offrir cette collection à la Guadeloupe. Le geste est lourd de sens : l'homme qui avait contribué à donner la liberté offrait aussi de la beauté et du savoir, comme pour dire que l'émancipation ne s'arrête pas aux chaînes brisées mais ouvre le droit à la culture.

Pour abriter ce legs, un bâtiment fut spécialement aménagé dans le style des belles demeures du vieux Pointe-à-Pitre, ville qui s'était reconstruite après le terrible séisme de 1843 et les incendies à répétition du XIXe siècle. Pendant plus d'un siècle, le lieu a porté le nom de musée Schœlcher. Aux collections héritées du donateur s'ajoute peu à peu une documentation consacrée à l'esclavage et aux abolitions, si bien que le musée ne célèbre plus seulement un homme : il raconte une histoire collective, celle de la servitude et de la conquête de la liberté.

Pour vous, résident, cela change tout. Le musée n'est plus un cabinet de curiosités d'un bienfaiteur du XIXe siècle, c'est un espace qui parle de votre propre histoire familiale et insulaire. Combiner la visite du monument et celle du musée, c'est faire un parcours complet : du symbole de bronze planté dans la rue à l'arrière-plan documentaire et artistique conservé entre les murs. On sort dans la rue Peynier, on lève les yeux vers le bronze, puis on franchit le seuil : la mémoire passe alors de l'icône publique à l'objet intime.

Un lieu de mémoire vivant

On parle de haut lieu de mémoire, et l'expression n'est pas un effet de style. Autour du 27 avril, date du décret, et plus encore du 27 mai, jour où l'abolition est commémorée en Guadeloupe, le monument prend une dimension particulière. La mémoire de l'esclavage n'est pas un sujet froid d'histoire ancienne dans l'archipel : elle est vivante, débattue, ravivée chaque année par les commémorations, les dépôts de fleurs, les discours et les moments de recueillement. Le 27 mai est un jour férié en Guadeloupe, ce qui dit assez la place qu'occupe cette date dans la vie de l'île. Ce n'est pas une commémoration parmi d'autres : c'est un repère central du calendrier mémoriel guadeloupéen.

Le monument Schœlcher s'inscrit dans cette géographie mémorielle qui irrigue toute la Guadeloupe, du Mémorial ACTe installé sur l'ancienne usine Darboussier jusqu'aux multiples stèles et plaques disséminées dans les communes. Mais ici, en plein centre marchand de Pointe-à-Pitre, la mémoire se vit au quotidien, mêlée à la vie ordinaire de la ville. Le bronze côtoie les étals, les écoliers, les passants pressés, les sacs de courses et les conversations en créole. C'est peut-être cela, le plus juste : que la mémoire de la liberté ne soit pas reléguée dans un sanctuaire à l'écart, mais ancrée au cœur battant de la cité, là où la vie continue de se faire et de se transmettre.

Le débat qui entoure la figure

Soyons honnêtes, car parler de Schœlcher aujourd'hui, c'est aussi évoquer une figure discutée. Pendant longtemps, l'histoire officielle a fait de lui le libérateur unique, presque le sauveur d'un peuple passif. Cette lecture a été remise en question, et c'est sain. Les recherches et la mémoire populaire ont remis au premier plan le rôle des esclaves eux-mêmes : leurs insurrections, leur refus, leur dignité maintenue contre tout. La liberté n'a pas été octroyée d'en haut par la seule générosité d'un homme blanc ; elle a été conquise par la résistance de tout un peuple, et finalement reconnue par un décret. Comprendre cela, ce n'est pas diminuer Schœlcher, c'est rendre justice à ceux que l'histoire a longtemps laissés dans l'ombre du socle.

Dans certains débats publics en Guadeloupe et en Martinique, des voix ont même appelé à déboulonner les statues de Schœlcher, jugeant qu'elles entretenaient un récit déséquilibré. D'autres défendent au contraire le maintien de ces monuments comme repères historiques et supports de pédagogie. Vous n'êtes pas obligé de trancher. Mais savoir que ce débat existe enrichit votre regard : le monument n'est pas une vérité figée, c'est un point de départ pour penser votre propre histoire. C'est aussi ce qui rend la visite passionnante. Vous ne contemplez pas un consensus, vous contemplez une question ouverte, et cette question vous appartient autant qu'à quiconque.

Comment l'aborder quand on est d'ici

L'avantage, quand on vit en Guadeloupe, c'est qu'on n'est pas pressé. Pas besoin de cocher la case en dix minutes entre deux excursions. Vous pouvez revenir, regarder le monument à différentes heures, le voir sous la lumière dorée du matin quand le marché Saint-Antoine s'éveille tout près, ou dans la douceur de la fin d'après-midi quand la rue se vide. Prenez le temps de lire la dédicace, de tourner autour du socle, d'en saisir les détails, et même d'y repérer les petites erreurs gravées dont on a parlé.

Profitez-en pour faire de ce point un départ de balade dans le vieux Pointe-à-Pitre. Le quartier historique se découvre à pied : les maisons créoles en bois à balcons de fer forgé, les rues commerçantes héritées des marchands d'autrefois, les places ombragées comme la Place de la Victoire, ancien hôpital de fortune au lendemain du séisme de 1843. Le monument Schœlcher devient alors une porte d'entrée vers tout un patrimoine urbain, celui d'une ville plusieurs fois détruite et plusieurs fois rebâtie. Et si vous avez des enfants, c'est une occasion en or de leur transmettre, sans grand discours, un morceau d'histoire qui les concerne directement. Montrez-leur l'homme de bronze, racontez le 27 mai, expliquez que la liberté a été conquise autant qu'accordée, et laissez la curiosité faire le reste. Ce sont ces gestes minuscules, répétés, qui font tenir une mémoire vivante d'une génération à l'autre.

L'essentiel

RepèreDétail
LocalisationCentre historique de Pointe-à-Pitre, abords du musée, rue Peynier
NatureBuste-monument en bronze dédié à Victor Schœlcher
Inauguré le14 juillet 1913, sous l'autorité du gouverneur Émile Merwart
HonoréAuteur du décret du 27 avril 1848 abolissant l'esclavage
Abolition en GuadeloupeProclamée le 27 mai 1848 sous le gouverneur Layrle
Musée voisinMusée Schœlcher, au 24 rue Peynier, inauguré le 21 juillet 1887
CollectionSculptures, porcelaines et antiques légués par Schœlcher
Temps mémorielCommémorations de l'abolition, jour férié le 27 mai
Intérêt résidentLieu de mémoire familiale et collective, en plein centre marchand

Questions fréquentes

Qui était Victor Schœlcher et pourquoi une statue à Pointe-à-Pitre ?

Victor Schœlcher était un homme politique et journaliste français, artisan du décret du 27 avril 1848 qui abolit définitivement l'esclavage dans les colonies françaises. La statue de Pointe-à-Pitre, inaugurée le 14 juillet 1913 sous le gouverneur Émile Merwart, honore son rôle dans cet événement fondateur pour la Guadeloupe et marque le lieu de la proclamation de la liberté.

Où se trouve exactement le monument ?

Il se dresse dans le centre historique de Pointe-à-Pitre, aux abords du bâtiment qui abrite le musée consacré à Schœlcher, du côté de la rue Peynier, en plein quartier marchand, à deux pas du marché Saint-Antoine.

Peut-on visiter le musée en même temps ?

Oui, et c'est vivement conseillé. Le musée Schœlcher, au 24 rue Peynier, fut inauguré le 21 juillet 1887, le jour des 83 ans de Schœlcher. Il abrite la collection léguée par ce dernier ainsi qu'une documentation sur l'esclavage et les abolitions. Monument et musée forment un parcours cohérent, de l'icône publique à l'objet intime.

Schœlcher a-t-il libéré seul les esclaves ?

Non, et c'est un point important. Il a porté le décret, mais la liberté fut d'abord conquise par la résistance des esclaves eux-mêmes, par leurs révoltes et leur refus permanent. En Guadeloupe, l'émancipation est proclamée le 27 mai 1848. Le monument est un point de départ pour penser cette histoire collective, pas une vérité unique.

Pourquoi la figure de Schœlcher fait-elle débat ?

Parce qu'un récit longtemps officiel en a fait le libérateur unique, occultant le rôle des esclaves. Des voix appellent aujourd'hui à nuancer, voire à déboulonner ses statues, tandis que d'autres défendent leur valeur de repère historique et pédagogique. Le débat reste ouvert, et savoir qu'il existe enrichit le regard que l'on porte sur le bronze.

Quel est le meilleur moment pour s'y arrêter ?

À tout moment, mais la fin de matinée, quand le marché voisin bat son plein, donne au lieu une atmosphère vivante. Autour des commémorations de l'abolition, fin mai, et tout particulièrement le 27 mai, jour férié, le monument prend une dimension mémorielle particulièrement forte.