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Vous êtes passé devant cent fois. Rue Dubouchage, à deux pas du collège Nestor-de-Kermadec, ce grand mur peint que les automobilistes longent sans toujours s'arrêter. Des visages, des poings, des noms. Une fresque qui ne ressemble à aucune autre en ville, parce qu'elle ne raconte ni une plage ni un carnaval : elle raconte des morts. Des morts d'ici, tombés à quelques centaines de mètres de là, un après-midi de mai 1967, sous les balles. Et pendant quarante ans, presque personne n'a osé le dire à voix haute. Ce mémorial, inauguré en 2007, est la première fois que Pointe-à-Pitre a écrit cette histoire en grand, en couleurs, à hauteur de regard. Pour que les enfants qui sortent du collège, juste à côté, sachent. Voici pourquoi ce mur compte autant, et ce qu'il porte vraiment.

Pourquoi ce lieu compte, pour vous qui vivez ici

On pourrait croire qu'un mémorial, c'est pour les historiens ou pour les anciens. Ce serait passer à côté. Ce mur s'adresse d'abord aux vivants, et surtout aux plus jeunes.

Il est face à un collège. Ce n'est pas un détail sentimental : chaque génération d'élèves grandit sous le regard de cette fresque. Pour eux, mai 1967 n'est pas une date abstraite dans un manuel parfois muet sur le sujet, c'est un mur qu'ils côtoient tous les jours. La transmission ne passe pas par un cours obligatoire ; elle passe par l'habitude, par la présence quotidienne de l'image.

Pour les adultes, c'est un point de repère identitaire. Dans une ville qui change vite, où des quartiers se transforment et où l'on se demande parfois ce qui fait encore tenir le « nous » pointois, ce mur dit quelque chose de fort : nous sommes aussi le peuple qui a payé cher sa dignité au travail. Cette histoire-là fait partie de qui nous sommes, au même titre que le carnaval ou la cuisine.

Il y a enfin une fonction de réparation symbolique. Quand un drame reste tu, les familles des victimes portent un double fardeau : le deuil, et le silence imposé autour de ce deuil. Voir un événement longtemps nié inscrit sur un mur public, en pleine ville, c'est une forme de reconnaissance. La société dit alors : nous savons, nous n'oublions pas, votre douleur est légitime. Ce mur ne ramène personne, mais il sort les disparus de l'anonymat dans lequel on avait voulu les enfermer.

Un mur entretenu, un rendez-vous chaque année

Le mémorial n'est pas un objet figé. En 2020, la fresque a été restaurée, avec l'artiste Admiral T pour parrain, et une nouvelle plaque signale cette rénovation. Signe que la mémoire de mai 1967 continue de mobiliser, génération après génération.

Chaque année au mois de mai, la commémoration revient comme un rendez-vous : on se réunit devant le mur pour honorer la mémoire des victimes. Ces rassemblements empêchent l'oubli de regagner du terrain. Tant qu'on se retrouve, tant qu'on dépose, tant qu'on prend la parole devant la fresque, l'histoire reste vivante et collective, au lieu de se réduire à un chagrin privé que chacun porterait seul.

Si vous vivez à Pointe-à-Pitre ou aux alentours, c'est un moment auquel vous pouvez prendre part. Pas en touriste, mais en habitant.

Comment lire le mur quand vous passez

La prochaine fois que vous longerez la rue Dubouchage, arrêtez-vous quelques minutes. Une fresque mémorielle ne se regarde pas comme une affiche : elle se lit. Observez la scène de la place de la Victoire, la ligne des forces de l'ordre armées, la foule en face. Repérez les noms de Jacques Nestor et d'Ary Pincemaille, deux des victimes. Lisez le texte poétique peint à gauche de la fresque, puis la plaque qui l'accompagne.

Philippe Laurent, qui a réalisé la fresque en 2007, n'a pas cherché à faire joli ; il a cherché à faire mémoire. Chaque élément est là pour dire « ceci a eu lieu, ici, près de chez vous ».

Si vous êtes accompagné d'enfants, c'est peut-être l'occasion. Pas besoin d'un grand discours. Leur dire qu'il y a eu, un jour de mai, des ouvriers qui demandaient juste un meilleur salaire, et que beaucoup ne sont jamais rentrés. C'est court, c'est vrai, et c'est exactement ce que ce mur permet.

Une dernière chose. Ce mémorial demande du respect. Ce n'est pas un fond pour photo amusante ni un décor anodin. C'est un lieu de deuil et de mémoire, encore vif pour beaucoup de familles. L'aborder avec gravité, en silence quelques instants, c'est déjà rendre hommage.

Infos pratiques

Adresse. Rue Dubouchage, face au collège Nestor-de-Kermadec, dans le centre-ville de Pointe-à-Pitre. La place de la Victoire et la Darse sont à quelques minutes à pied.

Accès. La fresque est peinte sur un mur donnant sur la rue : elle se voit librement, gratuitement, de jour comme de nuit. Aucune réservation, aucun guichet.

Venir. Le plus simple est de garer sa voiture dans le centre, autour de la place de la Victoire ou de la Darse, puis de finir à pied. Les places sont rares les matins de semaine : mieux vaut arriver tôt, venir le week-end ou prendre le bus, les lignes urbaines desservant le centre-ville.

Durée de la visite. Comptez 15 à 20 minutes pour observer la fresque, lire le texte peint et la plaque. Une heure si vous l'intégrez à une balade dans le centre historique.

Le bon moment. En semaine, évitez les heures d'entrée et de sortie du collège : le trottoir est alors très fréquenté et il est difficile de prendre du recul. Le week-end, la rue est plus calme et l'on peut s'attarder.

La commémoration. Chaque année au mois de mai, autour du 26 mai, un rassemblement se tient devant la fresque. C'est le moment le plus fort pour la découvrir, à condition de venir en habitant qui se recueille, pas en spectateur.

Photos. Photographier la fresque est permis. Pendant une commémoration, abstenez-vous de photographier les familles et les personnes en recueillement sans leur accord.

Que faire à proximité

La place de la Victoire. À quelques pas de la fresque, c'est le cœur historique de Pointe-à-Pitre, avec ses grands arbres, ses kiosques et ses maisons coloniales. C'est aussi là que la fresque situe la scène de mai 1967 : après avoir vu le mur, traverser la place n'a plus du tout la même saveur.

La Darse et le marché aux épices. En bas de la place de la Victoire, la Darse, le vieux port de la ville, accueille les étals de fruits, de légumes, d'épices et de rhum arrangé. C'est l'endroit pour sentir le Pointe-à-Pitre populaire et vivant.

Le marché Saint-Antoine. Ce marché couvert à charpente métallique, en plein centre, rassemble marchandes d'épices, de madras, de punchs et de produits locaux. Idéal pour prolonger la balade et rapporter un souvenir.

Le musée Saint-John Perse. Installé dans une belle maison coloniale à structure métallique du XIXᵉ siècle, il est consacré au poète Saint-John Perse, né à Pointe-à-Pitre et prix Nobel de littérature en 1960. Sa façade à elle seule mérite le détour.

Le Mémorial ACTe. Pour approfondir le lien entre mémoire et histoire guadeloupéenne, le Centre caribéen d'expressions et de mémoire de la Traite et de l'Esclavage se trouve sur l'ancien site de l'usine Darboussier, en bord de mer, à quelques minutes du centre. Une visite qui prolonge naturellement celle de la fresque.

Une phrase qui a mis le feu aux poudres

Le 26 mai 1967, en fin de matinée, des centaines d'ouvriers attendent devant la Chambre de commerce de Pointe-à-Pitre. À l'intérieur, syndicats et patronat négocient les 2,5 % d'augmentation réclamés. Dehors, la chaleur monte, l'impatience aussi.

C'est alors qu'une phrase se met à circuler dans la foule, de bouche à oreille. On la prête à Georges Brizzard, le représentant du patronat : « Quand les nègres auront faim, ils reprendront le travail ! » Qu'il l'ait réellement prononcée ou non, cela n'a déjà plus d'importance : en quelques minutes, elle a fait le tour de la place.

Pour les ouvriers massés dehors, cette phrase résume tout ce qu'ils vivent depuis des années : le mépris, la condescendance, le sentiment d'être traités comme une main-d'œuvre qu'on affame pour la faire plier. Lorsque l'échec des négociations est annoncé, la colère explose. Des projectiles volent, les forces de l'ordre répliquent, puis tirent. Jacques Nestor tombe parmi les premiers.

Près de soixante ans plus tard, cette phrase reste gravée dans la mémoire guadeloupéenne. Elle rappelle qu'un massacre peut commencer par quelques mots, et que ce que l'on retient d'une histoire tient parfois moins aux archives qu'à ce que les gens ont cru entendre, et à ce qu'ils y ont reconnu.

FOQ

Questions fréquentes

Que commémore exactement la fresque de mai 1967 ?

Elle rend hommage aux victimes de la répression de mai 1967 à Pointe-à-Pitre, lorsque les forces de l'ordre ont ouvert le feu sur les ouvriers du bâtiment en grève et les manifestants qui les avaient rejoints. La grève réclamait une augmentation de salaire de 2,5 % et la parité des droits sociaux avec l'Hexagone.

Comment se sont déroulés les événements de mai 1967 à Pointe-à-Pitre ?

Le 26 mai 1967, les ouvriers du bâtiment en grève se rassemblent devant la Chambre de commerce de Pointe-à-Pitre, où patrons et syndicats négocient. Après l'échec de la réunion, la colère monte et les forces de l'ordre ouvrent le feu. Jacques Nestor, militant du GONG, est parmi les premiers tués. Les affrontements durent jusqu'au 28 mai. Ils surviennent dans un climat déjà tendu : en mars 1967, des émeutes avaient éclaté à Basse-Terre après qu'un commerçant blanc eut lâché son chien sur un vieux cordonnier noir handicapé.

Où se trouve la fresque et peut-on la voir librement ?

Elle se trouve rue Dubouchage, face au collège Nestor-de-Kermadec, en plein centre de Pointe-à-Pitre. Elle est visible librement depuis la rue, à tout moment et sans entrée payante.

Qui a réalisé cette fresque et qui l'a financée ?

Elle a été réalisée en 2007 par le plasticien guadeloupéen Philippe Laurent, d'après un premier croquis de Sanmyel. Elle a été entièrement financée par souscription populaire, puis restaurée en 2020.

Combien de personnes sont mortes en mai 1967 ?

Le bilan exact reste inconnu. Le bilan officiel de l'époque fait état de 7 ou 8 morts ; en 1985, le secrétaire d'État Georges Lemoine a évoqué 87 victimes. Les archives, classées secret-défense jusqu'en 2017, ont été constituées sans rapporter fidèlement ce qui s'était passé.

Pourquoi parle-t-on aujourd'hui de « massacre » ?

Parce que la commission d'historiens présidée par Benjamin Stora, dans son rapport remis à la ministre des Outre-mer en octobre 2016, emploie ce terme pour qualifier les événements de mai 1967 en Guadeloupe.

Y a-t-il un moment particulier pour s'y recueillir ?

Oui, une commémoration a lieu chaque année au mois de mai devant la fresque. C'est l'occasion, pour les habitants, de se rassembler et d'honorer ensemble la mémoire des victimes.