Vous êtes passé devant cent fois. Rue Dubouchage, à deux pas du collège Nestor-de-Kermadec, ce grand mur peint que les automobilistes longent sans toujours s'arrêter. Des visages, des poings, des noms. Une fresque qui ne ressemble à aucune autre en ville, parce qu'elle ne raconte ni une plage ni un carnaval : elle raconte des morts. Des morts d'ici, tombés à quelques centaines de mètres de là, un après-midi de mai 1967, sous les balles. Et pendant quarante ans, presque personne n'a osé le dire à voix haute. Ce mémorial, inauguré en 2007, est la première fois que Pointe-à-Pitre a écrit cette histoire en grand, en couleurs, à hauteur de regard. Pour que les enfants qui sortent du collège, juste à côté, sachent. Voici pourquoi ce mur compte autant, et ce qu'il porte vraiment.
Mémorial de Mai 1967

Un mur qui parle là où la ville s'est tue
Il faut imaginer ce que c'est, pour une ville, de vivre quarante ans avec un trou dans sa propre mémoire. Tout le monde, ou presque, connaissait quelqu'un. Un oncle, un voisin, un ouvrier du bâtiment qui n'est jamais rentré ce soir-là. Et pourtant, longtemps, mai 1967 ne s'enseignait pas, ne se commémorait pas, ne se gravait nulle part. On en parlait à voix basse, entre soi, comme d'une chose qu'il valait mieux ne pas remuer.
Le mémorial de la rue Dubouchage casse ce silence. Inauguré en 2007 et signé de l'artiste Philippe Laurent, ce n'est pas une plaque discrète qu'on accroche pour la forme. C'est une fresque, une vraie, qui occupe le mur et oblige à regarder. Elle a été pensée pour être vue par tout le monde, tout le temps, sans cérémonie ni billet d'entrée. On passe, on lève les yeux, on est dedans.
Et l'emplacement n'a rien d'un hasard. Nous sommes en plein cœur de Pointe-à-Pitre, dans une rue de passage, près d'un collège. La mémoire n'est pas reléguée dans un cimetière ou un musée fermé le dimanche : elle est posée au milieu de la vie quotidienne, là où les ados attendent le bus, là où les familles font leurs courses. C'est un choix. Celui de dire que cette histoire appartient à la rue, et à ceux qui la vivent.
Mai 1967 : ce qui s'est vraiment passé
Pour comprendre le mur, il faut revenir sur les faits. En mai 1967, les ouvriers du bâtiment de Guadeloupe sont en grève. Leur revendication est concrète, presque modeste vue d'aujourd'hui : une augmentation de salaire et la parité des droits sociaux avec ceux de l'Hexagone. Le bâtiment, à l'époque, c'est une armée de bras, des hommes qui construisent la ville sous le soleil pour des salaires qui ne suivent pas.
Le 26 mai, à Pointe-à-Pitre, ils sont des milliers à se rassembler. On parle de plus de 2000 ouvriers qui attendent, devant le lieu des négociations, l'issue des discussions entre patrons et syndicats. La réunion échoue. La colère monte. D'autres manifestants rejoignent les ouvriers. Et puis le drame : les forces de l'ordre ouvrent le feu. La répression dure des heures. Parmi les premières victimes, Jacques Nestor, l'une des figures militantes du moment, tombe mortellement touché, ce qui embrase encore davantage la confrontation.
Ce qui frappe, c'est l'écart entre la cause et le bilan. On se bat pour quelques pour cent d'augmentation, et on se retrouve avec des cadavres dans les rues d'une ville française. Le mémorial ne met pas en scène une bataille glorieuse : il met en scène une foule désarmée face à des armes. C'est ce déséquilibre que la fresque garde en mémoire, et c'est lui qui rend ce lieu si difficile à regarder sereinement.
Il faut aussi mesurer le climat de l'époque. Mai 1967 ne surgit pas de nulle part. Quelques semaines plus tôt, en mars de la même année, un incident raciste avait déjà mis le feu aux poudres à Pointe-à-Pitre comme à Basse-Terre, provoquant émeutes et grèves. La tension sociale, le sentiment d'injustice, l'écart de traitement entre la Guadeloupe et l'Hexagone, tout cela couvait depuis longtemps. La grève du bâtiment de mai n'a fait que cristalliser une colère bien plus ancienne et bien plus large. Le mémorial, en se concentrant sur les journées de mai, condense en réalité tout un contexte de revendications et de mépris ressenti. C'est pourquoi il ne parle pas seulement d'un événement isolé, mais d'un moment où une société entière a basculé.
Et puis il y a la durée. La répression ne s'est pas jouée en quelques minutes. Elle s'est étirée sur des heures, voire sur plusieurs jours de heurts, dans une ville prise dans la peur. Cette dimension prolongée explique pourquoi les familles ont parfois cherché en vain leurs proches, pourquoi le décompte des victimes est resté si incertain, et pourquoi le traumatisme s'est inscrit aussi profondément dans la mémoire collective. Le mur de la rue Dubouchage porte cette épaisseur : il ne fige pas un instant, il évoque une déchirure qui a duré.
Combien de morts ? Le chiffre que personne ne connaît
Voici la part la plus vertigineuse de cette histoire : on ne sait toujours pas combien de personnes sont mortes. Pas approximativement. Pas avec une marge raisonnable. On ne sait pas.
Les chiffres officiels avancés au fil des décennies ont longtemps tourné autour de quelques victimes seulement, puis ont été révisés à la hausse. En 1985, un secrétaire d'État évoque un bilan bien plus lourd. Des historiens, eux, estiment le nombre de morts dans une fourchette qui va de plusieurs dizaines à beaucoup plus. L'incertitude est énorme, et elle n'est pas innocente.
Pourquoi un tel flou ? Parce que les documents ont longtemps été classés secret-défense, inaccessibles aux chercheurs comme aux familles. Parce que des archives ont disparu. Parce que la peur des représailles a poussé beaucoup de témoins à se taire, parfois pour toujours. Compter les morts de mai 1967, c'est se heurter à un mur de silence d'État et de silence intime, l'un nourrissant l'autre.
C'est exactement pour cela qu'un mur peint a tant de poids. Quand les chiffres se dérobent, quand les papiers manquent, il reste l'image, le nom, le visage. La fresque ne prétend pas trancher le décompte : elle affirme l'essentiel, qu'il y a eu des victimes, qu'elles avaient un nom, et qu'on n'a pas le droit de les laisser glisser dans l'oubli administratif.
« Massacre » : le mot qui a fini par être prononcé
Pendant longtemps, on a hésité sur les mots. Émeutes. Incidents. Événements. Des termes prudents, qui mettaient à distance, qui ménageaient. Comme si nommer la chose, c'était déjà prendre parti.
Le tournant est venu d'un travail de mémoire mené au plus haut niveau de l'État. Une commission d'historiens, dans un rapport remis à la ministre des Outre-mer, a qualifié les événements de mai 1967 en Guadeloupe de « massacre ». Le mot est lourd, et il a été choisi en connaissance de cause. Il reconnaît qu'il ne s'est pas agi d'un simple dérapage du maintien de l'ordre, mais d'une violence d'une tout autre ampleur, exercée par l'État contre une population.
Pour les Guadeloupéens qui portaient cette histoire depuis des décennies, ce mot a été une forme de reconnaissance. Pas une réparation, pas une vérité complète, mais l'admission officielle que leur mémoire n'était pas une exagération militante. Le mémorial de la rue Dubouchage a précédé cette reconnaissance : la ville avait déjà écrit « ne pas oublier » sur son mur bien avant que l'État accepte de prononcer le mot juste.
Pourquoi ce lieu compte, pour vous qui vivez ici
On pourrait croire qu'un mémorial, c'est pour les historiens ou pour les anciens. Ce serait passer à côté. Ce mur s'adresse d'abord aux vivants, et surtout aux plus jeunes.
Il est planté à côté d'un collège. Ce n'est pas un détail sentimental : c'est une intention pédagogique. Chaque génération d'élèves grandit sous le regard de cette fresque. Pour eux, mai 1967 n'est pas une date abstraite dans un manuel parfois muet sur le sujet, c'est un mur qu'ils côtoient, des visages qu'ils finissent par connaître. La transmission ne passe pas par un cours obligatoire ; elle passe par l'habitude, par la présence quotidienne de l'image.
Pour les adultes, c'est autre chose. C'est un point de repère identitaire. Dans une ville qui change vite, où des quartiers se transforment et où l'on se demande parfois ce qui fait encore tenir le « nous » pointois, ce mur dit quelque chose de fort : nous sommes aussi le peuple qui a payé cher sa dignité au travail. Cette histoire-là fait partie de qui nous sommes, au même titre que le carnaval ou la cuisine.
Il y a enfin une fonction de réparation symbolique. Quand un drame reste tu, les familles des victimes portent un double fardeau : le deuil, et le silence imposé autour de ce deuil. Voir le nom d'un proche, ou simplement la mémoire d'un événement longtemps nié, inscrit sur un mur public, c'est une forme de reconnaissance. La société dit alors : nous savons, nous n'oublions pas, votre douleur est légitime. Pour beaucoup de Pointois dont la famille a été touchée de près ou de loin par mai 1967, ce mur a valeur de réponse à des décennies d'attente. Il ne ramène personne, mais il sort les disparus de l'anonymat dans lequel on avait voulu les enfermer.
Le rendez-vous de mai, chaque année
Le mémorial n'est pas un objet figé qu'on regarde en passant. C'est un lieu vivant, qui se réveille chaque année au mois de mai. La commémoration revient comme un rendez-vous, un moment où la ville se réunit devant le mur pour honorer la mémoire des victimes.
Ces rassemblements ont une fonction simple et profonde. Ils empêchent l'oubli de regagner du terrain. Tant qu'on se retrouve, tant qu'on dépose, tant qu'on prend la parole devant la fresque, l'histoire reste vivante et collective, au lieu de se réduire à un chagrin privé que chacun porterait seul.
Si vous vivez à Pointe-à-Pitre ou aux alentours, c'est un moment auquel vous pouvez prendre part. Pas en touriste, mais en habitant. Venir devant ce mur au mois de mai, c'est se ranger du côté de ceux qui pensent que cette histoire mérite d'être dite, encore et encore, à voix haute.
Comment lire le mur quand vous passez
La prochaine fois que vous longerez la rue Dubouchage, arrêtez-vous quelques minutes. Une fresque mémorielle ne se regarde pas comme une affiche : elle se lit. Prenez le temps de repérer les visages, de chercher les noms, de sentir le mouvement de la composition.
Ce mémorial a été conçu comme un récit. Il y a la foule, il y a la violence, il y a le deuil, et il y a, malgré tout, une forme de dignité retrouvée dans le simple fait d'exister sur ce mur. L'artiste n'a pas cherché à faire joli ; il a cherché à faire mémoire. Chaque élément est là pour dire « ceci a eu lieu, ici, près de chez vous ».
Et si vous êtes accompagné d'enfants, c'est peut-être l'occasion. Pas besoin d'un grand discours. Leur dire qu'il y a eu, un jour de mai, des ouvriers qui demandaient juste un meilleur salaire, et que beaucoup ne sont jamais rentrés. C'est court, c'est vrai, et c'est exactement ce que ce mur a été peint pour permettre.
Pensez aussi à inscrire cette halte dans un parcours plus large. La mémoire de mai 1967 ne se réduit pas à une fresque : elle innerve toute la ville, ses rues, ses lieux de rassemblement, le souvenir des négociations qui ont mal tourné. En reliant le mémorial à une promenade dans le centre, vous comprenez mieux à quel point ces événements se sont déroulés au cœur même de la vie pointoise, là où l'on passe chaque jour. Ce mur n'est pas une parenthèse historique posée à l'écart : il est le point d'ancrage visible d'une histoire qui s'est jouée dans ces rues précises. Le voir, c'est commencer à lire sa ville autrement, avec la conscience que l'espace que l'on traverse a aussi été un espace de lutte et de drame.
Une dernière chose. Ce mémorial demande du respect. Ce n'est pas un fond pour photo amusante ni un décor anodin. C'est un lieu de deuil et de mémoire, encore vif pour beaucoup de familles. L'aborder avec gravité, en silence quelques instants, c'est déjà rendre hommage. La meilleure manière d'honorer ce mur, c'est de le regarder vraiment, en mesurant ce qu'il a fallu de temps et de courage pour qu'il existe.
L'essentiel
| Repère | Détail |
|---|---|
| Type de lieu | Fresque-mémorial, en mémoire du massacre de mai 1967 |
| Année d'inauguration | 2007 |
| Artiste | Philippe Laurent |
| Localisation | Rue Dubouchage, près du collège Nestor-de-Kermadec, Pointe-à-Pitre |
| Événement commémoré | Répression sanglante de la grève des ouvriers du bâtiment, mai 1967 |
| Commémoration | Rassemblement annuel au mois de mai |
| Qualification officielle | Événements qualifiés de « massacre » par une commission d'historiens |
Questions fréquentes
Que commémore exactement le Mémorial de Mai 1967 ?
Il commémore la répression sanglante de mai 1967 à Pointe-à-Pitre, lorsque les forces de l'ordre ont ouvert le feu sur les ouvriers du bâtiment en grève et les manifestants qui les avaient rejoints. La grève réclamait une augmentation de salaire et la parité des droits sociaux.
Où se trouve le mémorial et peut-on le voir librement ?
Il se trouve rue Dubouchage, à proximité du collège Nestor-de-Kermadec, en plein centre de Pointe-à-Pitre. C'est une fresque sur un mur, visible librement depuis la rue, à tout moment et sans entrée payante.
Qui a réalisé cette fresque et quand ?
La fresque-mémorial a été inaugurée en 2007 et réalisée par l'artiste Philippe Laurent. Elle est l'un des premiers grands hommages publics et visibles rendus en ville aux victimes de mai 1967.
Combien de personnes sont mortes en mai 1967 ?
Le bilan exact reste inconnu et disputé. Les estimations vont de plusieurs dizaines à un nombre bien plus élevé. Le classement secret-défense des documents, la disparition d'archives et la peur des représailles ont longtemps empêché un décompte précis.
Pourquoi parle-t-on aujourd'hui de « massacre » ?
Parce qu'une commission d'historiens, dans un rapport officiel remis au ministère des Outre-mer, a employé ce terme pour qualifier les événements de mai 1967 en Guadeloupe. Ce mot reconnaît l'ampleur de la violence d'État exercée contre la population.
Y a-t-il un moment particulier pour s'y recueillir ?
Oui, une commémoration a lieu chaque année au mois de mai devant le mémorial. C'est l'occasion, pour les habitants, de se rassembler et d'honorer ensemble la mémoire des victimes.

