Il y a un mur, rue Dubouchage, devant lequel des centaines de Pointois passent chaque jour sans toujours s'arrêter. Une fresque colorée, des visages, des dates, et puis ce chiffre qui glace : le nombre de morts qu'on n'a jamais vraiment su compter. Ici, à deux pas du collège Nestor-de-Kermadec, on touche du doigt l'une des plaies les plus profondes de l'histoire récente de la Guadeloupe. Ce mur n'est pas un monument comme les autres. Il a fallu quarante ans pour qu'il existe. Quarante ans pendant lesquels on a chuchoté, pleuré en silence, transmis l'histoire de bouche à oreille parce que les archives, elles, restaient closes. Si vous êtes d'ici, vous avez forcément un grand-parent, un voisin, un ami de la famille qui était là en mai 1967, ou qui connaissait quelqu'un qui n'est jamais rentré chez lui. Cet article propose un parcours : suivre, dans les rues de Pointe-à-Pitre, les traces d'une mémoire longtemps tue, et comprendre pourquoi elle compte encore aujourd'hui.
Mai 1967 : sur les traces d une mémoire pointoise

Une grève du bâtiment qui dégénère
Tout commence par une revendication simple, presque banale. En mai 1967, les ouvriers du bâtiment de Guadeloupe se mettent en grève. Ce qu'ils demandent tient en quelques mots : une augmentation de salaire de 2,5 % et la parité des droits sociaux avec la métropole. À l'époque, travailler sur les chantiers de Pointe-à-Pitre, c'est trimer dur pour des conditions et des rémunérations que beaucoup jugent indignes. La grève du bâtiment n'est pas un caprice : c'est l'expression d'une frustration accumulée depuis des années, dans une société guadeloupéenne où les inégalités, héritées d'un long passé colonial, restent criantes.
Le 26 mai, une foule se rassemble devant la Chambre de commerce de Pointe-à-Pitre, pendant que se tiennent les négociations entre syndicats et patronat. Les Pointois attendent dehors, suspendus à l'issue des discussions. Et puis la nouvelle tombe : c'est l'échec. La colère monte. Aux ouvriers se joignent d'autres habitants, des jeunes des quartiers, tous ceux qui sentent qu'une fois de plus on les renvoie à leur condition. La tension devient électrique. Ce qui devait être un mouvement social bascule alors dans la tragédie.
Le basculement : quand les forces de l'ordre ouvrent le feu
L'après-midi du 26 mai, vers 15 h 30, les forces de l'ordre, police et gendarmerie mobile, ouvrent le feu sur la foule. Le mot est dur, mais c'est le bon : on tire sur des manifestants désarmés, dans les rues de la ville. Jacques Nestor, militant de l'organisation indépendantiste GONG, est tué. Son nom restera attaché à cette journée, et le collège voisin de la fresque porte d'ailleurs le nom de Nestor-de-Kermadec, comme un écho.
Mais ça ne s'arrête pas là. Les tirs, les rafles, la répression militaire se poursuivent toute la soirée, dans les rues de Pointe-à-Pitre, puis le lendemain encore. Pendant deux jours, la ville vit sous le bruit des coups de feu et la peur. Des familles cherchent leurs enfants. Des blessés sont cachés, soignés en catimini, faute de pouvoir se rendre à l'hôpital sans risque. C'est une ville entière qui se retrouve plongée dans la sidération.
Pour qui marche aujourd'hui dans le centre, c'est presque impossible à imaginer. Ces mêmes rues commerçantes, animées, où l'on flâne le samedi matin, ont été le théâtre d'un déchaînement de violence d'État. C'est précisément ce que le parcours mémoriel invite à faire : superposer, par la pensée, la ville d'aujourd'hui et celle de mai 1967.
Combien de morts ? Le chiffre que personne ne connaît
C'est sans doute le plus insupportable. Combien de personnes sont mortes en mai 1967 à Pointe-à-Pitre ? On ne le sait pas. On ne le saura peut-être jamais avec certitude. Un bilan officiel établi dans les années 1980 fait état de 87 morts. D'autres travaux d'historiens avancent un chiffre bien supérieur, jusqu'à 200 morts. Entre les deux, un gouffre, et derrière chaque hypothèse, des vies réelles, des disparus.
Pourquoi une telle incertitude ? Parce que tout a été fait, pendant des décennies, pour rendre le décompte impossible. Les documents ont été classés « secret-défense » et le sont restés jusqu'en 2017, soit cinquante ans après les faits. Cinquante ans de portes closes pour les chercheurs et pour les familles. À cela s'ajoutent la peur des représailles, qui a longtemps poussé les témoins à se taire, et la destruction d'archives municipales et hospitalières. Quand les sources disparaissent, l'histoire devient un puzzle dont il manque des pièces, et les morts eux-mêmes deviennent flous, anonymes.
C'est pour cette raison que la mémoire orale a joué un rôle si important en Guadeloupe. Pendant longtemps, ce que l'on savait de mai 1967 ne venait pas des livres ni des journaux officiels, mais des récits familiaux, transmis à voix basse. Une mémoire de l'intime, fragile, mais tenace.
Aux racines de la colère
Mai 1967 ne tombe pas du ciel. Pour saisir l'ampleur de ce qui s'est joué dans les rues de Pointe-à-Pitre, il faut remonter le fil des semaines et des années précédentes. Quelques semaines plus tôt, en mars 1967, un incident à Basse-Terre avait déjà mis le feu aux poudres : un commerçant blanc avait lâché son chien sur un cordonnier noir handicapé. Cet épisode, d'une violence à la fois physique et symbolique, avait provoqué des troubles et des grèves à Basse-Terre comme à Pointe-à-Pitre. Le climat était déjà lourd, traversé de tensions raciales et sociales que la société guadeloupéenne portait comme un héritage du passé colonial.
Dans ce contexte tendu, la grève du bâtiment de mai n'est que l'étincelle de trop. Les ouvriers ne réclament pas la lune : un peu plus de salaire, un peu plus de justice, l'égalité des droits avec ceux de métropole. Mais derrière ces revendications concrètes se cache une aspiration plus large, celle d'une population qui en a assez d'être traitée comme une main-d'œuvre corvéable, reléguée au bas de l'échelle dans sa propre île. La répression de mai 1967 frappe donc une société déjà à vif, et c'est ce qui explique l'onde de choc qu'elle a laissée. On ne tirait pas seulement sur des grévistes : on tirait sur tout un peuple qui demandait à être respecté.
Comprendre ces racines est essentiel pour le parcours mémoriel. Devant la fresque de la rue Dubouchage, on ne se recueille pas seulement sur des victimes d'un jour : on mesure la profondeur d'une révolte longtemps contenue, et la brutalité de la réponse qui lui fut opposée.
Une mémoire longtemps tue, puis reconnue
Pendant des années, mai 1967 a été un sujet que l'on n'abordait qu'avec prudence. Ni les autorités, ni une partie de la société n'avaient intérêt à rouvrir la plaie. Cette chape de silence a pesé lourd sur la Guadeloupe : comment faire le deuil de morts que l'on ne peut pas nommer, d'un événement que l'on ne peut pas désigner clairement ?
Le tournant viendra lentement. En 2016, une commission présidée par l'historien Benjamin Stora qualifie ces événements de massacre délibérément ordonné sur le terrain et approuvé par le gouvernement de l'époque, sous la présidence du général de Gaulle. Les mots ont leur importance. Parler de massacre, et non plus de simples incidents ou d'émeutes, c'est reconnaître la responsabilité de l'État. Pour beaucoup de Guadeloupéens, cette reconnaissance, même tardive, a constitué un pas essentiel. L'ouverture des archives en 2017 a poursuivi ce mouvement, sans pour autant lever tous les voiles.
Cette lente reconnaissance est elle-même une part du parcours mémoriel. Suivre les traces de mai 1967, c'est aussi suivre l'histoire de sa propre reconnaissance : du silence imposé à la parole enfin publique.
La fresque de la rue Dubouchage, un mur qui parle
Et c'est là qu'intervient le mur. La fresque-mémorial de la rue Dubouchage a été inaugurée le 26 mai 2007, date anniversaire des événements, sur un mur situé près du collège Nestor-de-Kermadec. Elle a été financée par des Guadeloupéens eux-mêmes, ce qui n'est pas un détail : ce mémorial est né de la volonté populaire, pas d'une commande officielle venue d'en haut. Ce sont des habitants qui ont voulu inscrire dans la pierre et la couleur ce que l'État avait si longtemps laissé dans l'ombre.
Aller voir cette fresque, aujourd'hui, c'est poser un geste simple et fort. On s'arrête, on lit, on regarde. On se souvient que ces rues que l'on connaît par cœur ont une histoire, et que cette histoire a un poids. Chaque année, le mémorial devient le lieu d'une commémoration : on s'y rassemble, on rend hommage, on transmet aux plus jeunes ce que les plus anciens ont vécu. C'est un lieu vivant, pas un monument figé.
Pour le résident pointois, ce mur a une valeur particulière. Il dit que la mémoire n'est pas réservée aux livres d'histoire ou aux discours officiels : elle est là, dans le quartier, à hauteur de trottoir, accessible à tous.
Un parcours dans la ville, un parcours dans le temps
On peut concevoir la découverte de cette mémoire comme un cheminement. Partir du centre, là où les négociations de mai 1967 ont eu lieu, là où la foule s'est massée, là où les premiers tirs ont retenti. Remonter ensuite vers la rue Dubouchage et la fresque. Marcher, c'est ressentir les distances, comprendre que tout cela s'est joué dans un périmètre que l'on parcourt aujourd'hui en quelques minutes, entre deux courses.
Ce parcours mémoriel est qualifié de sensible, et le mot est juste. Sensible parce qu'il touche à des douleurs encore vives, à des familles encore présentes. Sensible aussi parce qu'il demande, de la part de celui qui le suit, une forme de respect et d'attention. On ne traverse pas ces lieux comme on visite une simple curiosité touristique. On y vient avec la conscience de ce qui s'est passé.
Pour les habitants de Pointe-à-Pitre, ce cheminement a quelque chose d'intime. Il fait dialoguer la ville quotidienne, celle des commerces, des marchés, des trajets habituels, avec une ville fantôme, celle de mai 1967. Les deux coexistent, superposées, et c'est sans doute la plus belle leçon de ce parcours : l'histoire n'est jamais loin, elle est sous nos pas.
Pourquoi cette mémoire compte aujourd'hui
On pourrait se demander à quoi bon remuer un passé aussi douloureux. La réponse tient en quelques idées simples. D'abord, parce que des familles attendent toujours la vérité sur leurs disparus. Tant que le bilan reste incertain, le deuil reste suspendu. Ensuite, parce que se souvenir de mai 1967, c'est honorer celles et ceux qui se sont battus pour des droits que nous trouvons aujourd'hui élémentaires : un salaire décent, l'égalité sociale, la dignité au travail.
Pour les jeunes générations de Guadeloupe, connaître cette histoire, c'est comprendre d'où l'on vient. C'est saisir que les acquis ne sont jamais tombés du ciel, qu'ils ont parfois été payés au prix du sang. La fresque de la rue Dubouchage, les commémorations annuelles, l'ouverture progressive des archives : tout cela compose un héritage que chaque Pointois peut s'approprier.
Se promener sur les traces de mai 1967 n'est donc pas un acte morbide. C'est, au contraire, une manière de rendre la ville plus dense, plus habitée, plus consciente d'elle-même. C'est transformer un mur ordinaire en lieu de transmission, et un trajet quotidien en exercice de mémoire.
Transmettre, pour ne pas oublier
Le plus grand danger qui guette un événement comme mai 1967, c'est l'oubli. Pendant des décennies, le silence a failli avoir raison de cette mémoire. Si elle a survécu, c'est grâce à celles et ceux qui ont refusé de se taire : les familles qui ont raconté, les militants qui ont commémoré, les artistes qui ont peint, les historiens qui ont fouillé les archives dès qu'elles se sont entrouvertes. La fresque de la rue Dubouchage est l'aboutissement visible de ce long travail de transmission.
Pour les nouvelles générations de Pointois, s'approprier cette histoire est un acte à la fois civique et intime. C'est apprendre à regarder sa ville non plus comme un simple lieu de vie, mais comme un territoire chargé de mémoire, où chaque rue peut receler une histoire enfouie. C'est aussi se relier à ses aînés, comprendre ce qu'ils ont vécu, mesurer le chemin parcouru et celui qui reste à faire en matière de justice et d'égalité.
La commémoration annuelle devant le mémorial joue ici un rôle clé. Chaque 26 mai, le rassemblement n'est pas qu'un hommage aux disparus : c'est un moment de transmission, où les plus jeunes reçoivent un récit qu'ils porteront à leur tour. Tant que ce mur parlera, et tant qu'on s'arrêtera pour l'écouter, mai 1967 ne sera pas oublié. Et c'est peut-être là le plus bel hommage que l'on puisse rendre aux victimes : faire vivre leur mémoire dans la ville même qui les a vues tomber.
L'essentiel
| Repère | Détail |
|---|---|
| Quoi | Répression sanglante d'une grève du bâtiment, mai 1967, à Pointe-à-Pitre |
| Point de départ de la grève | Revendication de 2,5 % d'augmentation et parité des droits sociaux |
| Le jour clé | 26 mai 1967 : les forces de l'ordre ouvrent le feu sur la foule |
| Une victime emblématique | Jacques Nestor, militant du GONG, tué ce jour-là |
| Bilan humain | Incertain : 87 morts selon un bilan des années 1980, jusqu'à 200 selon des historiens |
| Le mémorial | Fresque rue Dubouchage, près du collège Nestor-de-Kermadec, inaugurée le 26 mai 2007 |
| Reconnaissance | 2016 : commission Stora parle de massacre ; archives ouvertes en 2017 |
Questions fréquentes
Que s'est-il passé en mai 1967 à Pointe-à-Pitre ?
Une grève des ouvriers du bâtiment, réclamant une hausse de salaire et la parité des droits sociaux, a dégénéré après l'échec des négociations. Le 26 mai, les forces de l'ordre ont ouvert le feu sur la foule, déclenchant deux jours de tirs et de répression dans la ville.
Combien de personnes sont mortes ?
Le chiffre exact reste inconnu. Un bilan officiel des années 1980 évoque 87 morts, tandis que certains historiens avancent jusqu'à 200 morts. Le classement des documents en secret-défense jusqu'en 2017 et la destruction d'archives ont rendu le décompte impossible.
Où se trouve le mémorial de mai 1967 ?
La fresque-mémorial se situe rue Dubouchage, à Pointe-à-Pitre, sur un mur proche du collège Nestor-de-Kermadec. Elle a été inaugurée le 26 mai 2007 et financée par des Guadeloupéens.
Pourquoi cette mémoire a-t-elle été longtemps tue ?
Les documents officiels ont été classés secret-défense jusqu'en 2017, soit cinquante ans après les faits. La peur des représailles et la destruction d'archives municipales et hospitalières ont aussi contribué à un long silence, brisé surtout par la mémoire orale et familiale.
L'État a-t-il reconnu sa responsabilité ?
En 2016, une commission présidée par l'historien Benjamin Stora a qualifié ces événements de massacre délibérément ordonné sur le terrain et approuvé par le gouvernement de l'époque. Cette reconnaissance, suivie de l'ouverture des archives en 2017, a constitué un tournant.
Peut-on visiter ces lieux de mémoire aujourd'hui ?
Oui. On peut se rendre devant la fresque de la rue Dubouchage et cheminer dans le centre de Pointe-à-Pitre, là où la foule s'était rassemblée. Chaque année, le mémorial accueille une commémoration. Ce parcours, sensible, se vit avec respect et recueillement.

