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Poussez la porte. À l'intérieur, le silence feutré d'une médiathèque : des lecteurs penchés sur leurs livres, le froissement des pages, le ronron discret de la climatisation, des écoliers qui chuchotent autour d'un écran. Levez maintenant les yeux vers les murs, la charpente, l'escalier. Ce que vous prenez pour un simple lieu de lecture a porté, pendant près d'un siècle, le destin de toute une ville. Ici se sont décidés les budgets, les travaux, les fêtes et les deuils de Pointe-à-Pitre. Ici les maires se sont succédé, les conseils municipaux ont délibéré, les registres ont enregistré naissances, mariages et décès. Cet édifice de 1885, vous le fréquentez peut-être pour emprunter un roman ou réviser un examen, sans soupçonner que vous foulez l'ancien cœur du pouvoir municipal pointois. La médiathèque Achille-René-Boisneuf a une vie d'avant. Et cette vie mérite qu'on s'y attarde.

Un bâtiment né de la catastrophe

Avant de raconter sa vie, il faut dire d'où vient ce bâtiment. Sa date de construction, 1885, n'est pas un hasard. Pointe-à-Pitre est une ville martyre des éléments. Au fil de son histoire, elle a été frappée par une succession de catastrophes qui ont régulièrement rasé des pans entiers de son tissu urbain : le terrible séisme de 1843, qui a dévasté la ville et provoqué d'innombrables victimes, les incendies à répétition, notamment celui de 1871, les cyclones, les autres secousses telluriques de la fin du siècle. Chaque génération, ou presque, a connu sa reconstruction.

L'ancien Hôtel de Ville appartient à cette histoire de relèvement. Bâti dans les années qui suivent ces désastres, il porte en lui les leçons tirées des catastrophes. Sa construction reflète les standards adoptés après les séismes, une manière de bâtir plus prudente, qui cherche à concilier solidité et souplesse. Comprendre cela, c'est déjà saisir pourquoi ce bâtiment est construit comme il l'est, dans ce mariage si particulier de la pierre et du bois.

Pierre et bois : un édifice qui raconte deux mondes

Regardez sa construction. Elle dit tout. Le rez-de-chaussée est en pierres calcaires, l'étage en bois, le tout coiffé d'une toiture de tôle. Cette superposition n'a rien d'anodin : c'est une signature de l'architecture civile créole des Antilles, une réponse à la fois pratique et symbolique aux contraintes du lieu, et une réponse directe aux catastrophes que la ville venait de traverser.

La pierre, en bas, c'est la solidité, l'ancrage, la résistance. Elle pose le bâtiment sur le sol, lui donne sa dignité, lui assure une base capable de durer et de résister au feu. Le bois, en haut, c'est la légèreté, la souplesse, l'adaptation au climat et aux secousses. Dans une région où la chaleur étouffe, où les cyclones secouent tout et où la terre tremble, le bois respire, laisse passer l'air, supporte mieux les torsions et les oscillations qu'une lourde maçonnerie rigide. En cas de séisme, un étage de bois est plus indulgent, moins meurtrier qu'un plein étage de pierre. La toiture de tôle, légère elle aussi, complète ce principe. Cette combinaison, on la retrouve dans toute la Caraïbe créole : elle traduit une intelligence du climat et du risque sismique, un savoir-faire local qui a su marier les matériaux selon leurs qualités propres. En montant l'escalier, vous passez littéralement d'un monde à l'autre, du minéral au végétal, de la base au comble.

Cet édifice de 1885 est donc, en lui-même, un témoin de l'architecture civile créole, un manuel grandeur nature de la manière dont on bâtissait alors les édifices publics aux Antilles. Et le fait qu'il ait survécu jusqu'à nous, là où tant d'autres ont brûlé, tremblé ou pourri, en fait un document précieux.

Près d'un siècle de mairie

Imaginez la vie qui a grouillé ici. Pendant près d'un siècle, ce bâtiment a été la mairie de Pointe-à-Pitre, c'est-à-dire le point névralgique de la cité. Songez à tout ce qui passe par une mairie : la vie administrative, bien sûr, l'état civil qui enregistre les naissances, scelle les mariages, constate les décès. Mais aussi la vie politique, les conseils municipaux où l'on débat, où l'on s'oppose, où l'on décide. Et la vie quotidienne, ce flot incessant de citoyens venus régler une affaire, déposer une demande, obtenir un papier, se plaindre, espérer.

Pendant des décennies, c'est entre ces murs que Pointe-à-Pitre s'est administrée. La ville a connu, sur cette période, des bouleversements considérables : son essor commercial, ses incendies, ses cyclones, ses tensions sociales, ses transformations urbaines. Tout cela a eu, à un moment ou un autre, un écho dans cette mairie. Les décisions prises ici ont façonné la ville que vous connaissez. Quand on franchit aujourd'hui le seuil de la médiathèque, on marche sur les pas de générations de Pointois venus pour des motifs autrement plus solennels qu'emprunter un livre : se marier, déclarer un enfant, enterrer un parent, défendre une cause devant le conseil.

Cette densité d'histoire, on ne la voit pas, mais elle est là, imprégnée dans les murs. Un édifice qui a abrité le pouvoir municipal d'une ville pendant près de cent ans n'est jamais tout à fait neutre. Il garde la mémoire des serments échangés, des décisions prises, des colères et des joies qui s'y sont exprimées.

Achille René-Boisneuf, l'homme qui a donné son nom au lieu

Le nom que porte aujourd'hui la médiathèque n'est pas un nom de hasard. Achille René-Boisneuf n'est pas une figure anodine : c'est l'une des grandes voix de la Guadeloupe du début du XXe siècle, et son destin éclaire d'une lumière singulière ce bâtiment qui fut une mairie.

Né au Gosier en 1873, mort à Pointe-à-Pitre en 1927, René-Boisneuf était le fils naturel d'un esclave affranchi par l'abolition de 1848. De cette origine modeste, il s'est hissé, par les études et le talent, au tout premier rang de la vie publique. Élève brillant, bachelier, il devient avocat après des études de droit en métropole et ouvre son cabinet à Pointe-à-Pitre. Dès ses débuts au barreau, il se fait connaître en défendant les grévistes de l'usine sucrière de Darboussier, ces ouvriers qui se dressaient contre les puissants, et il prend fait et cause pour les cultivateurs face aux propriétaires, pour les travailleurs face à leurs employeurs.

Sa trajectoire politique est fulgurante. Conseiller municipal de Pointe-à-Pitre dès 1900, conseiller général l'année suivante, il devient maire de la ville en 1911, président du Conseil général de la Guadeloupe, puis député de la Guadeloupe à Paris à partir de 1914. Il fut l'un des premiers députés noirs à siéger à l'Assemblée nationale française, et il y défendit notamment l'extension de la législation du travail aux Antilles. Songez à ce que cela représente : le fils d'un homme né esclave devenu maire de Pointe-à-Pitre, puis représentant de son île au Parlement de la République.

Que la médiathèque installée dans l'ancienne mairie porte son nom prend dès lors tout son sens. René-Boisneuf fut précisément l'un des maires qui ont siégé ici, dans ce bâtiment, à la tête de la ville. Le lieu de savoir d'aujourd'hui honore ainsi un homme de combat et de parole, sorti de l'esclavage par la culture et le droit. La boucle est belle : un édifice qui fut le siège du pouvoir municipal, désormais voué à la transmission du savoir, et placé sous le patronage d'une figure qui doit tout, justement, au savoir.

Le grand déménagement

Puis vint le changement. La ville grandit, ses besoins administratifs explosent, et la vieille mairie de 1885, avec son charme et ses contraintes, ne suffit plus. Au tournant des années 1970, Pointe-à-Pitre se dote d'un nouvel Hôtel de Ville, ce bâtiment de béton aux lignes modernes inauguré en 1973, sur la Place des Martyrs-de-la-Liberté. Le pouvoir municipal déménage. Il quitte la pierre et le bois pour le béton, le XIXe siècle pour le XXe, la grammaire créole pour le langage moderniste de Le Corbusier et de Brasília.

Que faire alors de l'ancien bâtiment ? C'est la question qui se pose toujours à ce moment-là, et de la réponse dépend le sort de l'édifice. Trop souvent, dans l'histoire urbaine, le bâtiment déclassé est abandonné, laissé à l'abandon, puis démoli pour faire place nette. Combien de témoins précieux ont disparu ainsi, victimes d'un déménagement et de l'indifférence ? Pointe-à-Pitre, heureusement, a fait un autre choix. Plutôt que de laisser mourir son ancienne mairie, la ville lui a offert une seconde vie. Mieux : en 1987, l'édifice a été classé Monument historique, sceau officiel qui reconnaît sa valeur et le protège désormais de toute démolition. La même ville se retrouve ainsi représentée deux fois sur la liste du patrimoine national, par ses deux mairies successives, l'ancienne de pierre et de bois classée en 1987, la nouvelle de béton inscrite en 2011.

La renaissance en médiathèque

L'ancien Hôtel de Ville est devenu la médiathèque Achille-René-Boisneuf. Ce nouveau destin n'est pas anodin : il y a une forme de continuité, presque de cohérence, à transformer un lieu de pouvoir et de service public en un lieu de savoir et de culture ouvert à tous. La mairie servait les citoyens en gérant leurs affaires ; la médiathèque les sert en leur ouvrant les portes de la connaissance, de la lecture, de la culture. D'un service public à l'autre, le fil n'est pas rompu.

Cette reconversion est exemplaire à plus d'un titre. Elle a sauvé l'édifice : un bâtiment qui sert reste entretenu, vivant, regardé. Elle a respecté son architecture : la pierre et le bois sont toujours là, visibles, lisibles, et c'est dans ce décor patrimonial que se déploie aujourd'hui la médiathèque. Et elle a démocratisé l'accès au lieu : autrefois, on n'entrait dans la mairie que pour une démarche précise, souvent contrainte ; aujourd'hui, on pousse la porte de la médiathèque librement, pour le plaisir, pour la curiosité, pour s'asseoir et lire. Le bâtiment, en changeant d'usage, s'est ouvert.

Songez à cette idée la prochaine fois que vous viendrez emprunter un ouvrage : vous fréquentez l'un des rares édifices de Pointe-à-Pitre où l'histoire municipale et la vie culturelle se superposent dans les mêmes murs. Là où l'on délibérait, on lit. Là où l'on enregistrait les naissances, on initie les enfants à la lecture. Le lieu a changé de fonction sans renier son passé.

Un témoin rescapé du vieux Pointe-à-Pitre

Pour bien mesurer la valeur de ce bâtiment, il faut le replacer dans l'histoire mouvementée de Pointe-à-Pitre. Cette ville a beaucoup souffert : le séisme de 1843, les incendies de 1850, 1871 et 1931, les tremblements de terre de 1851 et 1897, les cyclones de 1865 et 1928 ont régulièrement ravagé son tissu urbain au fil des décennies. Le centre historique que nous connaissons est, en réalité, un survivant, reconstruit et reconstruit encore après chaque catastrophe.

Dans ce contexte, qu'un édifice de 1885 nous soit parvenu, debout, identifiable, encore en usage, tient presque du miracle. Chaque bâtiment ancien qui subsiste à Pointe-à-Pitre est un rescapé, un fragment épargné par le feu, les secousses et les vents. L'ancien Hôtel de Ville fait partie de ces survivants, et à ce titre il témoigne d'une manière de bâtir aujourd'hui largement disparue. Sa construction mixte, pierre calcaire en bas et bois en haut sous sa toiture de tôle, ses proportions, son agencement, racontent ce qu'était l'architecture civile de la fin du XIXe siècle dans la ville. C'est un document irremplaçable sur le vieux Pointe-à-Pitre, sur ses techniques, ses goûts, ses ambitions, et sur la manière dont la ville a appris, à force de catastrophes, à se reconstruire plus intelligemment.

Ce que vous y gagnez

À quoi bon connaître tout cela, direz-vous ? Parce que cela change radicalement l'expérience du lieu. Entrer dans une médiathèque ordinaire, c'est entrer dans un équipement culturel. Entrer dans l'ancien Hôtel de Ville de Pointe-à-Pitre, c'est entrer dans un palimpseste, un lieu où plusieurs histoires se sont écrites les unes sur les autres. On peut y emprunter un livre tout en sentant, sous nos pieds et autour de nous, l'épaisseur du temps, et en se rappelant qu'ici un fils d'esclave affranchi devenu maire et député a un jour gouverné la ville.

C'est aussi une leçon sur ce qu'une ville peut faire de son passé. Pointe-à-Pitre aurait pu raser son ancienne mairie après le déménagement de 1973. Elle a choisi de la transformer, de la sauver, de la classer Monument historique, de lui donner une utilité nouvelle. C'est un modèle de ce qu'on appelle aujourd'hui la reconversion patrimoniale, cette manière intelligente de conserver le bâti ancien non pas en le figeant en musée, mais en lui trouvant un usage vivant. Le résultat, vous l'avez sous les yeux : un bâtiment du XIXe siècle qui sert le public du XXIe, sans avoir perdu son âme. La prochaine fois, en franchissant le seuil de la médiathèque Achille-René-Boisneuf, accordez une pensée à tous ceux qui sont passés ici avant vous, pour des raisons bien différentes des vôtres. Vous lirez dans un lieu qui, longtemps, a décidé du sort d'une ville.

L'essentiel

RepèreDétail
DateÉdifice de 1885
ConstructionRez-de-chaussée en pierres calcaires, étage en bois, toiture de tôle
StyleArchitecture civile créole, post-séisme
Première fonctionMairie de Pointe-à-Pitre, près d'un siècle
Déménagement de la mairieVers le nouvel Hôtel de Ville en 1973
ClassementMonument historique en 1987
ReconversionMédiathèque Achille-René-Boisneuf
ParrainAchille René-Boisneuf (1873-1927), maire et député

Questions fréquentes

Pourquoi le rez-de-chaussée est-il en pierre et l'étage en bois ?

Cette superposition est une signature de l'architecture civile créole des Antilles, adoptée après les grands séismes. La pierre calcaire, en bas, apporte solidité, ancrage et résistance au feu ; le bois, en haut, sous une toiture de tôle, offre légèreté et souplesse, mieux adaptées à la chaleur, aux cyclones et aux secousses telluriques car il respire et supporte les torsions. Ce mariage de matériaux traduit une intelligence du climat et du risque sismique que l'on retrouve dans toute la Caraïbe créole.

Combien de temps ce bâtiment a-t-il servi de mairie ?

Près d'un siècle. Construit en 1885, il a abrité la mairie de Pointe-à-Pitre jusqu'à ce que la municipalité déménage vers le nouvel Hôtel de Ville de béton, inauguré en 1973. Pendant cette longue période, il a été le centre névralgique de la ville : état civil, conseils municipaux, vie administrative et politique quotidienne.

Qui était Achille René-Boisneuf ?

Né au Gosier en 1873 et mort à Pointe-à-Pitre en 1927, il était le fils naturel d'un esclave affranchi en 1848. Devenu avocat, il défendit notamment les grévistes de l'usine Darboussier, puis fut conseiller municipal, maire de Pointe-à-Pitre à partir de 1911, président du Conseil général et l'un des premiers députés noirs à siéger à l'Assemblée nationale française, à partir de 1914. La médiathèque, installée dans l'ancienne mairie où il a lui-même gouverné, porte son nom en hommage.

Qu'est-il devenu après le départ de la mairie ?

Plutôt que de l'abandonner ou de le démolir, la ville lui a offert une seconde vie en le transformant en médiathèque Achille-René-Boisneuf, et l'édifice a été classé Monument historique en 1987. Cette reconversion a sauvé le bâtiment, respecté son architecture de pierre et de bois, et démocratisé son accès : autrefois, on n'y entrait que pour une démarche administrative contrainte ; aujourd'hui, on pousse librement la porte pour lire et s'instruire.

En quoi cet édifice est-il un rescapé ?

Pointe-à-Pitre a été frappée à maintes reprises par des séismes, des incendies et des cyclones qui ont ravagé son tissu urbain au fil des décennies. Qu'un bâtiment de 1885 nous soit parvenu debout et encore en usage relève presque du miracle. C'est l'un des rares témoins de l'architecture civile de la fin du XIXe siècle dans la ville, un document irremplaçable sur le vieux Pointe-à-Pitre et sur sa manière de se reconstruire après chaque catastrophe.

Peut-on entrer librement ?

Oui. C'est aujourd'hui une médiathèque, donc un lieu de culture ouvert à tous, où l'on vient lire, emprunter des ouvrages, réviser ou consulter des ressources. C'est précisément ce qui rend l'expérience singulière : on accède librement à un édifice qui, pendant près d'un siècle, ne s'ouvrait que pour des démarches officielles. En lisant ici, on occupe l'ancien cœur du pouvoir municipal pointois.